L’ambition : faire de Marseille une ville d’hospitalités

Marseille accueille

Chaque jour, des milliers de personnes arrivent à Marseille : touristes bien sûr, mais aussi étudiant⸱es, travailleur⸱euses saisonnier·es, marins, migrant·es, festivalier·es, personnes en soins… Pour chaque touriste présent·e dans notre ville, il y a une personne de passage pour un autre motif.

Force est de constater que toutes ne sont pas accueillies de la même manière. Comme toute grande ville, Marseille entretient un rapport ambivalent à l’hospitalité : ville-port historique, elle a autant été lieu d’accueil que de rejet. Si les réglementations adoptées sur la location courte durée et la création de plusieurs centaines de places de mise à l’abri supplémentaires par la Ville de Marseille vont dans le bon sens, la condamnation judiciaire récente de la Métropole pour défaut d’accueil des gens du voyage, les tensions autour de l’hébergement d’urgence et les plateformes de location courte durée, ou les inégalités de traitement selon l’origine des visiteur⸱euses le rappellent avec force : l’hospitalité marseillaise n’est ni donnée ni acquise, elle se construit consciemment et politiquement. 

Une diversité de visiteur·euses méconnue 

Les motifs non touristiques de venue à Marseille génèrent des séjours plus longs dans des conditions d’hébergement souvent précaires et invisibilisées. On y trouve :

Les travailleur·euses saisonnier.es, particulièrement nombreux dans les secteurs de la restauration, de l’hôtellerie et du bâtiment, qui constituent une main-d’œuvre indispensable mais de plus en plus mal logée. 

Les étudiant·es en mobilité temporaire, de plus en plus nombreux avec les programmes d’échange et l’apprentissage, peinent à trouver des solutions d’hébergement abordables. 

Les patient·es venu⸱es pour des soins spécialisés accompagné⸱es de leurs proches représentent un flux constant vers les grands établissements hospitaliers marseillais. 

Les migrant·es et réfugié·es, malgré leur invisibilisation politique, participent à la vie économique locale et sont particulièrement mal logé⸱es en raison des discriminations dont ils font l’objet. 

Les artistes attiré⸱es par la richesse culturelle marseillaise témoignent du rayonnement culturel de la ville sans pour autant que leurs conditions d’accueil s’améliorent.

La mise à l’abri des plus vulnérables, comme les femmes en séparation avec peu de ressources financières, s’améliore mais il reste beaucoup à faire.

Les fonctionnaires en mission à Marseille, jusqu’en 2015 possiblement exonérés de la taxe de séjour avant qu’elle ne se soit réformée par l’Etat.   

Les marins de passage sont indispensables au fonctionnement du premier port de France, mais ne sont plus accueillis en ville comme auparavant. 

Pour les gens du voyage, l’accueil reste dramatiquement insuffisant et indigne malgré les obligations légales et les condamnations récentes. 

S’ajoutent les jeunes travailleur·euses, les stagiaires, les chauffeur·euses routiers, les pèlerin·es, les télétravailleur·euses, les scouts, les intermittent·es, les travailleur·euses détaché·es, les scolaires, les apprenti·es, les sportifs, les convocations administratives, les commerciaux·ales, et cetera, sans oublier les touristes peu pris en compte dans les stratégies touristiques comme les maghrébin·nes, les ajistes (auberge de jeunesse), les cyclistes, les backpackeuses, les villégiateur·ices, les échangistes (échange de maison), les seniors en vacances, les randonneur·euses et les enfants en colonies de vacances à propos desquels nous avons aussi enquêté.

Marseille face aux défis de l’accueil

L’offre d’hébergement marseillaise révèle des déséquilibres structurels importants et préoccupants. L’hôtellerie traditionnelle, fortement montée en gamme, pratique des tarifs croissants qui excluent de fait les classes sociales moins aisées et les personnes en déplacement non touristique, créant une forme de ségrégation sociale par les prix. 

Les locations de courte durée, en forte croissance portée par les plateformes numériques, accentuent dangereusement la pression sur le marché immobilier local tout en se concentrant de plus en plus, elles aussi, sur les clientèles à fort pouvoir d’achat, aggravant ainsi les inégalités d’accès au logement pour les résident⸱es permanent⸱es, notamment les plus vulnérables. 

Cette situation augmente la dépendance de l’économie locale et des emplois touristiques à une clientèle touristique de plus en plus internationale et contribue à la précarisation des travailleur·euses du secteur touristique (ubérisation). 

Ces inégalités créent un risque de précarité psychique, physique et économique pour celles et ceux qui ne peuvent plus prétendre à la sécurité et à l’équilibre apportés par la possibilité « d’habiter ». D’autant plus que la mobilité elle-même est parfois un facteur de stress aux effets délétères sur la santé mentale lorsqu’il est aggravé par les phénomènes de désaccueil.

Un engagement écologique à notre portée

L’hospitalité aux autres personnes de passage est moins carbonée. Et contrairement aux idées reçues, elle est aussi importante pour l’économie locale et l’emploi que celle touristique. En 2022, le secteur touristique a réduit ses émissions de 16% tout en maintenant son activité économique au niveau de 2018. Cette performance remarquable s’explique selon l’Ademe par l’accueil de clientèles plus proches et des transports moins polluants. 

Cette dynamique post-COVID révèle une opportunité structurelle majeure : le recentrage innovant sur des visiteur·euses de proximité peut être consolidé et amplifié par une politique publique volontariste. Une telle ambition nécessite de questionner la croissance continue de l’aéroport d’Aix-Marseille, notamment dans l’accueil de touristes de plus en plus lointains.   

L’hospitalité, un enjeu de société

L’hospitalité se caractérise par la réciprocité et l’égalité : le mot « hôte » désigne aussi bien celui qui accueille que celui qui est accueilli. Lorsqu’elle se pratique véritablement, on ne dit plus « je suis chez moi », mais « fais comme chez toi », car l’espace devient un « chez nous ». À l’échelle d’un pays, la distinction entre national et étranger perd son sens ; les frontières ne sont plus des barricades hermétiques, mais des lieux de rencontre.

L’hospitalité implique une conception équitable de l’économie, mise au service de tous les humains et du vivant. Elle suppose une vision de la politique comme espace de gouvernement commun, destiné à organiser le « bien vivre ensemble ».

On comprend dès lors que l’hospitalité constitue un véritable projet de vie et de société, voire une civilisation alternative. Notre civilisation occidentale, aujourd’hui dominante sur la planète, affronte une crise globale majeure : la crise de ce qui la définit, à savoir l’hostilité généralisée envers les humains et l’ensemble de la nature. Or cette nature est notre hôte premier, qui nous demande en retour de nous comporter nous-mêmes en hôtes. Comme nous le confirme l’étymologie, l’alternative à l’hostilité est l’hospitalité – une très ancienne utopie, aujourd’hui hautement souhaitable et réalisable.