Lundi 28 avril, la quatrième soirée sur les hospitalités marseillaises à La Combinerie a porté sur le tourisme en Méditerranée et son impact sur le changement climatique.
Venise, ville millénaire située au milieu de la plus grande lagune d’Europe, est devenue à la fois un symbole de l’hyper tourisme comme de la fragilité du patrimoine mondiale face à la montée des eaux due au dérèglement climatique. Entre projet de Parc naturel au Nord de la Lagune et instauration d’un Ticket d’entrée, Venise cherche à trouver un nouvel équilibre.
Sur les rives de la Méditerranée, Marseille offre un exemple tout aussi révélateur. La cité phocéenne, portée par une attractivité croissante, continue d’attirer chaque année un nombre important de visiteur·ses. À cette affluence touristique s’ajoute un flux constant de personnes de passage pour d’autres motifs — professionnels, culturels ou personnels — accentuant la pression sur le territoire. Dans un contexte de dérèglement climatique déjà à l’œuvre, cette dynamique participe à fragiliser certains équilibres, notamment environnementaux.
Cette soirée “Méditerranée : échappées belles ou zone interdite ?” a été l’occasion de raconter 20 années de coopération entre les communautés patrimoniales marseillaises et vénitiennes sur leurs luttes communes pour prendre place dans la cité, dans ses choix patrimoniaux, économiques, d’urbanisme, touristiques et d’hospitalités.
Avec Emanuele Giordano de l’Université de Toulon partagera ses recherches sur le « tourisme et attractivité résidentielle dans le centre historique de Venise pour aller au-delà de la gentrification » (tire de son dernier article) ; Wolfgang Cramer, Directeur de recherche au CNRS à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie présentera ses travaux sur les « Voies d’adaptation pour Venise et sa lagune sous l’élévation du niveau de la mer : dimensions physiques, sociales et économiques » ; et Prosper Wagner, chargé de recherche sur les hospitalités à la SCIC Les oiseaux de passage : De “non solo acqua” à la “Casa fabrica”, récit de 20années de coopération entre Venise et Marseille sur l’approche
Abiguail Goff, étudiante à l’Institute for Field Education et membre du collectif Marseille HospitalitéS, en fait le récit.


La soirée a mis en lumière les transformations rapides des territoires méditerranéens face au changement climatique et à la pression touristique croissante.
Wolfgang Cramer a principalement abordé les impacts climatiques en Méditerranée, en insistant sur l’accélération des phénomènes liés au dérèglement climatique et sur la tendance générale à sous-estimer leurs conséquences.
Un exemple discuté a été celui de la Suède, où le niveau relatif de la mer ne monte pas de manière uniforme, mais où, dans certaines zones, il semble au contraire reculer. Cela a servi à souligner une idée essentielle : le changement climatique ne produit pas les mêmes effets partout. Chaque ville est historiquement construite en relation avec un certain niveau de la mer, et lorsque ce niveau change, qu’il monte ou qu’il baisse, cela perturbe les manières dont les territoires fonctionnent et sont habités. Cette dynamique a également été mise en parallèle avec le surtourisme, qui vient lui aussi perturber les manières établies d’habiter des villes.

Une partie centrale de la discussion a porté sur la distinction entre “projection” et “prédiction”, telle qu’elle est définie en sciences du climat. Une prédiction correspond à une prévision à court ou moyen terme fondée sur l’état actuel du système et sa variabilité connue. Une projection, en revanche, n’est pas une prédiction d’un futur déterminé, mais une simulation de futurs possibles selon différentes hypothèses concernant les activités humaines et les émissions. Les projections sont donc des outils d’exploration de scénarios plutôt que des affirmations sur ce qui va arriver. Leur objectif n’est pas de décrire un futur fixe, mais de rendre visibles des futurs possibles afin d’éclairer les décisions présentes et de soutenir des actions visant à éviter les trajectoires indésirables.
Cramer a également développé une réflexion sur les enjeux de langage, de pouvoir et de hiérarchie dans les débats scientifiques et climatiques. Il a souligné la diversité linguistique de la Méditerranée et le fait que, malgré cette pluralité, certaines langues et certains pays dominent la production académique. Cela crée un paysage de recherche inégal : la visibilité, les financements et l’autorité scientifique sont répartis de manière déséquilibrée, ce qui rend certaines perspectives plus audibles que d’autres, notamment celles issues de contextes locaux ou exprimées dans des langues moins dominantes.
Emanuele Giordano et Prosper Wanner ont partagé leurs expériences et réflexions autour de Venise et de Marseille, notamment à travers les coopérations entre les deux villes et les questions de tourisme, de patrimoine et d’hospitalité.
Les deux villes sont également d’anciennes capitales européennes de la culture, ce qui renforce leur rôle symbolique dans les débats sur la transformation urbaine et touristique en Europe. Les deux villes partagent des tensions similaires autour du patrimoine, du tourisme et de la place des habitant·es. Une idée forte a émergé : “la ville est protégée, mais les habitants ne le sont pas”.


À Venise, cela se traduit par une crise touristique importante et la difficulté à maintenir un tissu urbain habitable.Venise apparaît également comme un laboratoire de transformation urbaine à travers la réutilisation culturelle de ses espaces. Le site de l’Arsenal — ancien complexe industriel et naval de la République de Venise, aujourd’hui transformé en grand espace d’exposition pour la Biennale de Venise — illustre cette dynamique : un lieu autrefois dédié à la production maritime et militaire est aujourd’hui mobilisé pour accueillir des expositions internationales et repenser les usages urbains contemporains.
À Marseille, les échanges ont insisté sur l’importance de regarder la ville depuis ses quartiers nord et depuis des espaces absents des cartes touristiques classiques. Des balades annuelles permettent de mettre en valeur ces territoires et d’en proposer une lecture alternative. Enfin, les deux villes ont développé des alternatives au tourisme de masse à travers des marches urbaines. Marseille est moins touchée par le surtourisme que Venise, mais Venise fonctionne néanmoins comme un cas d’alerte, offrant une image possible de ce que pourrait devenir une croissance touristique non régulée.


Enfin, la discussion relie les projections climatiques et touristiques comme des outils complémentaires pour penser le futur. Dans les deux cas, la projection ne vise pas à prédire un résultat fixe, mais à rendre visibles les conséquences de la poursuite des tendances actuelles afin de soutenir l’action dans le présent.
Les projections environnementales permettent ainsi de clarifier les effets de différents choix politiques et de développement, à la fois sur les systèmes écologiques et sur l’organisation sociale. Imaginer des alternatives est un processus collectif fondé sur l’échange de savoirs et d’expériences à l’échelle méditerranéenne. Ces différences comptent parce qu’elles influencent la manière dont les problèmes sont formulés et les réponses envisagées. Travailler à partir de cette diversité permet de rendre visibles les effets inégaux du changement climatique et du tourisme, et de montrer pourquoi les réponses ne peuvent pas être uniformes.
Ressources
- Wolfgang Cramer, Long-term adaptation pathways for Venice and its lagoon under sea-level rise
- Emanuele Giordano. Tourisme et attractivité résidentielle dans le centre historique · de Venise : Aller au-delà de la gentrification
- Prosper Wanner, L’Arsenal de Venise, cas pilote éphémère d’application de Faro
- Prosper Wanner, Observation d’une Venise confinée. Le tourisme, pharmakon vénitien, à la fois remède unique, poison addictif et bouc émissaire