Les squatteurs font leur apparition à Marseille … en 1946
En octobre 1946, la première réquisition sauvage d’une résidence bourgeoise à Marseille donne naissance au Mouvement des squatters.
Au sortir de la guerre, des milliers de familles sont sans logement. Une ordonnance gouvernementale du 19 octobre 1945 institue le droit de réquisition des logements vacants ou inoccupés au profit des familles sans logis.
Face au manque d’application de cette Loi, à Marseille le Mouvement populaire des familles — fort de 150 000 adhérents — préconise l’occupation des maisons vides comme forme d’action directe. Les squats se multiplient rapidement, de Marseille à Angers, puis dans l’ensemble des grandes villes françaises. Entre 1946 et 1951, les squatters organiseront à Marseille le relogement de plus de 10 000 familles.

“Entre 1945 et 1946, 76.000 demandes de réquisition sont ainsi adressées à l’office municipal de logement pour la seule ville de Marseille. Seuls 2200 dossiers sont administrés, et pas une seule réquisition.
Le scandale de ce qui est alors qualifié par les militants d’incompétence des pouvoirs publics, et qui en fait relève surtout de leur impuissance, fait passer quelques-uns des membres du Mouvement Populaire des Familles à l’acte de réquisition autonome, donnant naissance au mouvement des Squatters.
Ce mouvement va bientôt gagner toute la France, entraînant dans son sillage nombre de militants des associations familiales convaincus qu’il n’est « pas envisageable de s’occuper des squatters sans être squatter soi-même. » (extrait « Le mouvement des squatteurs », 2020)
Si les lois adoptées en 1990 et 1998 en faveur du droit au logement ont pu contribuer à ce que certains tribunaux aient une certaine clémence envers les habitants des squats, les dernière évolutions législatives au contraire plaident en faveur d’expulsions rapides et sans délai. Depuis la loi de 2023, en cas d’occupation illégale d’un logement, les sanctions ont été portées à 3 ans de prison et 45 000 € d’amende.
Vivre en squat à Marseille
Aujourd’hui, en dépit du développement des squats en France et en Europe, les données scientifiques sont quasi-inexistantes concernant ces situations de vie invisibles et ces habitats précaires difficilement accessibles, … sauf à Marseille.

En 2022, le collectif ALERTE PACA a réalisé une première étude sur la diversité des situations de vie en squat à Marseille : Vivre en squat, une fatalité à Marseille ?
« Aujourd’hui, les acteurs de terrain, y compris les habitants eux-mêmes, pallient le manque de politiques publiques ciblées et adaptées à ces situations. Ils apportent, au prix d’efforts peu financés et peu soutenus, une réponse d’urgence basée majoritairement sur le bénévolat.
Tandis que les expulsions régulières ne font que “déplacer le problème” en créant des mouvements pendulaires intersquats et en renvoyant vers un dispositif d’urgence saturé (115), certains de ces acteurs travaillent d’ores et déjà à des solutions à court, moyen et long termes (identifier les logements vacants, favoriser l’autogestion, sécuriser et réhabiliter certains espaces).«
Issimars

Suite à ce premier rapport, des acteurs associatifs et deux laboratoires de recherche d’Aix-Marseille université ont réalisé à Marseille une étude scientifique inédite, construite avec et pour les premiers concernés : ISSimars, ItinéraireS et Situations de vie en squat à Marseille
L’étude a mis en œuvre des approches qualitatives et quantitatives mixant entretiens semi-directifs, observations de terrain, questionnaires , ateliers participatifs, photographie et cartographie.
Cette enquête a permis d’établir que plus de 6 000 personnes vivent actuellement dans des squats à Marseille.
Ce chiffre, sous-estimé selon l’étude, ne prend pas en compte les enfants et certaines communautés non atteintes, notamment car sous emprise violente.
La population vivant en dans ces « lieux de vie sans bail« concerne une diversité de personnes et de profils, de caractéristiques sociales, économiques, d’éventuels parcours migratoires et d’expériences de vie. Ces personnes ont en commun de souvent recourir à la vie dans un squat pour ne pas dormir dehors.
La population est très hétérogène : des hommes et des femmes, souvent jeunes, majoritairement originaires d’Afrique de l’Ouest, du Maghreb, d’Europe de l’Est, du Caucase et de France.
Plus d’une personne sur deux est en détresse psychologique, faute d’accès aux services essentiels et aux droits fondamentaux.
- Presque une personne sur deux vit sans eau chaude (39%) et une sur cinq sans électricité.
- La moitié a un revenu régulier issu d’un travail déclaré ou non, comme d’allocations.
- Les trois quart des personnes déclarent manquer de nourriture et sauter des repas sans pour autant avoir recours à l’aide alimentaire.
- La moitié n’a pas de couverture santé et les deux tiers n’ont pas de médecin référent.

« À Marseille, le squat ne saurait être réduit à une simple occupation illégale, à une occupation précaire ou à une détention temporaire. Il est l’expression d’une pluralité de situations, à la croisée de l’urgence (logiques de survie par auto-abritement) la précarité sociale, civile (avec ou sans titre de séjour, protection), économique (situations de dépendance et d’exploitations multiples : travail non déclaré, sous alias, avec faux titres…), des revendications sociales, politiques, culturelles, sanitaires, etc.
Loin d’un phénomène homogène, le squat recouvre des réalités diverses : des biens meubles en propriété ou (ap)propriés (voiture, camions, caravanes, mobile homes, cabanes, tentes… ) et des biens immeubles vacants, sans usage, sans vocation, sans destination, en état de mésusage voire de péril par non usage (appartements, maisons, hangars, entrepôts, usines…) investis en réponse à l’exclusion du marché du logement, des formes d’autogestion alternatives, mais aussi des systèmes d’exploitation économique et sociale. »

L’expulsion est l’un principaux facteur d’inhospitalité identifié par l’étude : « L’expulsion, omniprésente dans les récits collectés, structure les trajectoires, restreint les possibilités d’accès aux droits, altère la sociabilité. Et pourtant, le toit – aussi fragile soit-il – demeure le socle vital à partir duquel des perspectives peuvent renaître.
Les habitant·es sans abri et désabrité·es sont mis·es en demeure de quitter les lieux, expulsé·es et incriminé·es pour vol de propriété (étendue aux hangars, maintien sans titre, etc.).
Loin des figures de « délinquant·es » ou de « victimes », que l’on projette trop facilement sur ces populations, nous avons surtout rencontré des personnes capables d’organiser leur survie, de construire du collectif, de mobiliser des ressources pour continuer à habiter, à travailler, à prendre soin d’elleux-mêmes et des autres. »
Et ensuite?
Le rapport conclut qu’il est essentiel de consolider les actions qui fonctionnent et de renforcer les coopérations existantes. « Dans un contexte de précarisation croissante et de pression sur l’habitat informel, le défi est de transformer ces « débrouilles » et solidarités de l’ombre en de véritables leviers d’action collective vers plus de justice sociale. Les tensions sont réelles, mais les ressources humaines le sont tout autant : comme le démontre le quotidien des squats, même dans l’adversité extrême, des capacités d’organisation, de résistance et d’entraide émergent et ne demandent qu’à être reconnues et soutenues. » Cette étude questionne notamment le droit à l’espace, à la ville, à l’habitat, dans une ville qui dénombre 17.772 logements vacants, dont 66,9 % dans le parc privé (données rapport CEREMA 2023).
Le rapport propose un premier cadre de recommandations, destiné à être consolidé et mis en œuvre collectivement à partir de septembre 2025, sous la coordination de l’Observatoire des Pauvretés.
Sources
- Le Mouvement des squatters, Claire Duport, Vacarme, février 2020
- Le squat, Florence Bouillon dans Regards croisés sur l’économie, 2011
- Rapport Vivre en squat, une fatalité à Marseille ?, 2020
- Télécharger le Rapport ISSImars complet, 2025 réalisé par (Action contre la Faim, Association des Usagers de la Pada, JUST, Médecins du Monde, Paroles Vives, The truth, Fondation pour le Logement) et deux laboratoires de recherche TELEMMe et SESSTIM
- Télécharger le livret ISSImars, 2025