Dessin Véronique Ménard 2026©

Comment économiser une tonne d’émission de CO₂ tout en continuant à être accueillant?

Le tourisme représente en France l’emprunte carbone annuelle de plus de dix millions de personnes. Pour respecter l’Accord de Paris, le secteur doit diviser par deux d’ici 2035 ses émissions carbones d’avant covid. Mais toutes les personnes de passage n’ont pas le même impact carbone et économique : selon d’où l’on vient, son motif de passage et combien de temps l’on reste, les écarts peuvent être considérables. Cette enquête explore ce que cette différence représente concrètement en nuitées, en euros, et en choix politiques. Et les réponses s’avèrent parfois contre-intuitives.

Ce que représente une tonne de CO2

Aujourd’hui, un·e Français·e émet en moyenne neuf tonnes de CO₂ par an, soit 25 kgCO2/jour. Pour respecter les objectifs climatiques et limiter le réchauffement à 1,5 °C, il faudrait diviser ce chiffre par cinq et ne pas dépasser deux tonnes par personne d’ici 2050, soit 5,5 kgCO2/jour. Autrement dit, chaque kilogramme compte, et chaque activité a un poids à prendre en compte.

Mais une tonne de CO₂, ça ressemble à quoi concrètement ? L’Ademe propose un comparateur carbone qui permet de mettre ces émissions en regard d’activités du quotidien. Ce qu’il révèle, c’est avant tout l’extrême disproportion entre les activités : certains gestes du quotidien pèsent des grammes, d’autres des centaines de kilos. Le transport, et en particulier l’avion, se distingue nettement des autres postes, notamment dans le tourisme.

L’emprunte carbone du tourisme

Le tourisme n’est pas une activité anodine sur le plan climatique. En 2022, le secteur a émis 97 millions de tonnes de CO₂ équivalent en France, soit l’empreinte carbone annuelle cumulée de 10,5 millions d’habitant·es. Pour respecter l’Accord de Paris, ces émissions devront être divisées par deux entre 2018 et 2035, avec une réduction moyenne de 5 % par an.

Mais toutes les personnes qui visitent un territoire ne contribuent pas à ces émissions de la même façon. Le rapport ADEME 2024 révèle un déséquilibre structurel considérable : les touristes extra-européens, pourtant très minoritaires en nombre d’arrivées (3 % du total), sont responsables de 20 % des émissions du secteur. À l’inverse, les touristes nationaux représentent 70 % des arrivées mais seulement 46 % des émissions. Les visiteurs européens occupent une position intermédiaire, avec 27 % des arrivées pour 34 % des émissions.

Ce déséquilibre est dut au fait que les déplacements représentent à eux seuls plus des deux tiers des émissions du tourisme. Plus on vient de loin, plus l’empreinte du transport est massive, et aucune compensation sur place (hébergement sobre, alimentation locale) ne peut l’effacer.

Le seul scénario crédible pour décarboner le secteur, selon l’Ademe, consiste donc à favoriser structurellement un tourisme de proximité plus sobre, non pas en réduisant le nombre de visiteurs, mais en changeant les profils jusque là favorisés.

L’intensité carbone quotidienne en séjour

Pour passer du constat global à une analyse opérationnelle, il faut descendre à l’échelle du séjour individuel. L’Ademe a calculé l’intensité carbone journalière d’un·e touriste selon son origine ou son motif de séjour. Les enquêtes du collectif Marseille HospitalitéS permettent d’y ajouter le profil des étudiant·es, souvent absent des statistiques officielles.

Les écarts entre profils sont considérables : de 1 à 15 entre le visiteur le plus carboné et le moins carboné. Ces chiffres incluent le transport aller-retour ramené à la durée du séjour : c’est précisément parce que le touriste extra-européen a pris l’avion depuis loin pour de courts séjours que son empreinte journalière explose.

Ce que représente une tonne de CO2 en nombre de nuitées

Cette intensité carbone journalière permet de calculer combien de nuitées correspondent à une tonne de CO₂ émise. Et le résultat questionne : ce seuil est atteint en seulement 4 nuitées de touristes extra-européen·nes, 6 de congressistes, 10 de croisiéristes en escale, 12 de touristes européen·nes, 23 de touristes nationaux et 53 nuitées étudiantes. Autrement dit, les touristes extra-européen·nes génèrent en moins d’une semaine autant d’émissions qu’un·e étudiant·e en près de deux mois. L’écart entre les profils analysés varie de 1 à 13.

Le cas de Marseille : dépenses journalières et empreinte carbone

En 2024, Marseille a accueilli 3,9 millions de touristes pour 16,2 millions de nuitées, réparties entre 65 % de nuitées nationales, 20 % européennes et 15 % extra-européennes. La ville attire donc avant tout un public de proximité, ce qui est concernant le climat une bonne nouvelle, même si ce profil dominant n’est pas forcement celui que les stratégies touristiques institutionnelles cherchent à amplifier prioritairement.

Pour croiser empreinte carbone et retombées économiques, il faut connaître les dépenses journalières de chaque catégorie de personne de passage. Provence Tourisme a publié en 2024 une grande enquête sur les dépenses moyennes journalières selon l’origine et le motif du séjour. A ces données économiques s’ajoutent celles sur les croisiéristes fournis par l’association commerciale de l’industrie des croisières, et celles sur les étudiant·es issues d’une étude UDICE.

Concilier les sources de données

Cette enquête croise deux jeux de données aux découpages distincts. L’Ademe calcule l’intensité carbone journalière des touristes extra-européens, arrivant majoritairement en long-courrier, et des touristes européens, arrivant majoritairement en voiture. Provence Tourisme mesure quant à elle les dépenses moyennes par nationalité, avec une seule moyenne générale pour l’ensemble des touristes étrangers.

Deux choix de représentation ont été nécessaires pour articuler ces sources.

  • La catégorie visiteur maghrébin est représentée par le profil type du visiteur algérien. : premiers touristes étrangers à Marseille (24 % des nuitées internationales en 2024) avec des spécificités : séjours longs majoritairement chez des proches (famille), arrivées en moyen-courrier ou, dans une moindre mesure, en ferry. Faute de catégorie Ademe dédiée, leur intensité carbone est assimilée à celle du touriste européen (84 kgCO₂/jour). Leur dépense moyenne est de 82 € par nuit pour 9 nuitées.
  • La catégorie touriste extra-européen de l’Ademe est représentée par le profil type du touriste états-unien : deuxième nationalité étrangère à Marseille après les Algériens, avec un peu plus de 100 000 séjours en 2024 (10 % des nuitées internationales). Leur dépense moyenne est de 128 € par nuit pour 5 nuitées.
  • La catégorie croisiériste a selon l’Ademe une intensité carbone de 100 kgCO₂ hors transport d’acheminement et construction du navire (celle retenue dans cette étude). Stop croisière Marseille a évalué à 2,2 tonnes C0₂ par personne l’émission type d’une croisière d’une semaine, soit une intensité carbone de 275 kgCO₂. L’association commerciale de l’industrie des croisières estime la dépenses moyenne des croisiéristes au départ de Marseille (30%) entre 78€ et 171€ (nuitée sur place) et 57€ en escale (70%).
Extrait L tourisme à Marseille, chiffres clé 2025. marseille-tourisme.com
Extrait Le tourisme à Marseille, chiffres clé 2025. Office du tourisme Marseille

Quelles dépenses de séjours marseillais émettant une tonne de CO₂ ?

A partir de ces données, il est possible de calculer les retombées économiques pour chaque tonne de CO₂ générée par des personnes de passage à Marseille en croisant leur intensité carbone journalière avec leurs dépenses quotidiennes.

La réponse renverse quelques idées reçues. Les touristes extra-européen·nes émettent une tonne de CO₂ en 3,6 nuitées et génèrent 457 € de retombées, alors pour emmètre autant de CO₂, des congressistes séjournent 6,5 nuitées pour 935 €, des croisiéristes 10 nuitées pour 570 €, des touristes européen·nes 11,9 nuitées pour 1.107 €, des touristes nationaux 22,7 nuitées pour 1.545 €, des touristes régionaux 22,7 nuitées pour 1.818.€ et un·e étudiant·e 52,6 nuitées pour 1.559 €.

Pour une même tonne de CO₂ émise, les retombées économiques générées par les nuitées des différents profils varient de 1 à 5 : les nuitées d’étudiant·es ou de touristes régionaux génèrent près de cinq fois plus de retombées économiques que celles de touristes extra-européen·nes. Ce résultat est structurel pour un·e étudiant·e dans la mesure où la combinaison entre une faible intensité carbone journalière et une longue durée de séjour, multiplie les nuitées passées sur place et donc ses retombées économiques. Concernant les touristes régionaux, c’est leur proximité qui réduit leur intensité carbone et compense la courte durée de leur séjour, souvent récurant (2,2 nuitées en moyenne par séjour).

Qui accueillir à la place d’un touriste lointain ?

Pour rendre ces résultats encore plus opérationnels, la question est de savoir si il est possible d’économiser une tonne de CO₂ en substituant les nuitées d’un·e touriste lointain·e par celles d’une autre catégorie de personne de passage : quel serait alors l’impact en termes de nuitées et de retombées économiques ?

Si un séjour extra-européen type émet donc en moyenne 1400 kg de CO2 pour une dépense de 640 € (base séjour touriste états-unien), quelles personnes de passage permettraient d’économiser une tonne de CO2 (± 5%) et avec quelles conséquences ?

Les résultats de la substitution sont instructifs à plusieurs titres.

Premier enseignement : les touristes nationaux et les étudiant·es permettent d’économiser une tonne de CO₂ pratiquement sans perte de recette. 9 nuitées de touristes nationaux génèrent 612 €, soit seulement 28 € de moins que pour un séjour extra européen de 5 nuitées, pour une empreinte réduite de plus d’une tonne. 21 nuitées étudiantes génèrent 622 €, soit légèrement plus, pour une empreinte similaire.

Deuxième enseignement : les croisiéristes constituent la substitution la moins efficace sur le plan économique. Économiser une tonne de CO₂ en remplaçant des nuitée extra-européennes par des nuitées croisiéristes en escale représente 412 € de recettes perdues (228 € contre 640 €).

Substituer sans perdre d’argent : quelle économie de CO2 ?

À l’inverse, si l’on cherche à préserver strictement une dépense de mille euros pour des nuitées à Marseille, quelle émission de CO2 obtient-on selon la personne de passage accueillie ?

Provence tourisme indique des dépenses journalières et des durées moyennes de séjour pour d’autres profils nationaux comme les stagiaires et les touristes régionaux auxquels ils est possible d’appliquer l’intensité carbone nationale (44 kgCO2) afin de les intégrer aux scénarios.

Ce calcul révèle que à nouveau que les touristes extra-européens et les croisiéristes en escale, à recette similaires, ont les plus fortes émissions de CO2. Si les croisiéristes qui partent de Marseille dépensent plus (de 78€ à 171€ selon s’ils passent ou non une nuitée sur place), leur intensité carbone n’est pas connue (notamment l’impact significatif de leur trajet d’arrivée à Marseille). A contrario, les personnes de passage de proximité ont des dépenses trois fois plus élevées.

La durée du séjour, levier de la transition touristique

La durée du séjour est un paramètre décisif sur le plan climatique. Pour certains profils, multiplier les séjours permet d’économiser une tonne de CO₂ sans perdre de recettes : quatre séjours de touristes nationaux ou régionaux (neuf nuitées) émettent une tonne de moins qu’un séjour états-unien (5 nuitées), tout en générant des retombées économiques quasi identiques, voir supérieures.

Les étudiant·es et les visiteurs maghrébins, aux séjours longs, ne se comportent pas comme un touriste de passage unique en court séjour : ils fréquentent des commerces de quartier, consomment dans des circuits moins touristiques, et contribuent à une économie locale que les statistiques de fréquentation ne savent pas mesurer. Les étudiant·es contribuent aussi à l’économie locale (voir enquête) via leur production sur place : stage, bénévolat, emplois à temps partiel. Le visiteur algérien, avec ses 9 nuits de séjour moyen, bien au-delà des 5 nuits du touriste américain, s’inscrit dans une logique similaire : des séjours longs, ancrés dans des réseaux familiaux et de proximité, qui irriguent une économie locale souvent invisible dans les enquêtes de dépenses touristiques classiques.

L’allongement de la durée des séjours est un levier de sobriété carbone, quel que soit le profil de la personne de passage. Le transport représente les deux tiers des émissions d’un séjour touristique : plus le séjour est long, plus ce coût carbone fixe est amorti sur un grand nombre de nuits, et plus l’intensité carbone journalière diminue. Les données publiées par l’Ademe ne permettent pas encore de quantifier précisément cet effet pour chaque profil de personne de passage, ce qui constitue une piste de recherche prometteuse pour affiner la comptabilité carbone du tourisme.

La durée du séjour est donc un indicateur climatique autant qu’économique. Allonger la durée moyenne des séjours par des offres tarifaires dégressives, des forfaits longue durée, un travail sur l’attractivité résidentielle temporaire, est l’un des leviers les plus efficaces pour réduire l’empreinte carbone du tourisme sans sacrifier les retombées économiques locales. C’est précisément ce que font, sans le nommer ainsi, les hébergements de tourisme social, les auberges de jeunesse et les structures d’accueil sociales : ils accueillent des publics qui restent plus longtemps, dépensent modestement par jour, et contribuent durablement à l’économie de proximité.

Combien de kilogramme de CO2 émis par euro dépensé ?

Ces constats invitent à reconsidérer les critères d’attractivité touristique. La dépense journalière, indicateur phare, souvent exclusif, des offices de tourisme, est un trompe-l’œil climatique : elle mesure l’intensité de la consommation sur une journée, pas sa durée ni son coût environnemental. Et comparer les profils uniquement par leur intensité carbone journalière peut aussi induire en erreur, car les dépenses varient fortement selon les profils.

Un nouvel indicateur favorable aux politiques touristiques « durables », pourrait être le ratio dépenses totales / empreinte carbone totale du séjour. Ce ratio combine les deux dimensions et donne une image complète de l’efficacité carbone de chaque profil de visiteur·se.

Et sur ce critère, le tourisme de proximité et de longue durée s’avère plus favorable à l’Accord de Paris sans ambiguïté. Ce résultat confirme la hiérarchie établie par l’Ademe : le touriste extra-européen émet près de 5 fois plus de CO₂ par euro dépensé que le touriste national ou l’étudiant·e. Chaque euro de recette touristique n’a pas le même coût climatique selon qui le dépense. Au regard de cet écart de 1 à 5, pourquoi cet indicateur ne figure-t-il pas (encore) au cœur des stratégies d’attractivité territoriales dite « durables »?

Plafonner le lointain, favoriser la proximité

L’ensemble de ces analyses converge vers une même conclusion : la transition touristique ne peut pas se réduire à une question de volume (quota) ou de certification « durable ». Recevoir moins de touristes ou favoriser un accueil certifié « durable » ne suffisent pas si les profils accueillis restent les plus carbonés. À dépense égale, tous les visiteur·ses ne se valent pas sur le plan climatique et l’écart peut être conséquent selon l’origine et la durée du séjour.

Favoriser les visiteur·ses de proximité des nationaux, régionaux et européens comme le recommande l’Ademe, reste la voie la plus efficace pour concilier sobriété carbone et vitalité économique locale. Cela passe notamment par le renforcement de la diversité des hospitalités comme proposé dans notre Carnet des hospitalités marseillaises : tourisme social, accueil social, chez l’habitant, travailleurs, …

Si ces calculs gagneraient à être affinés, notamment avec un accès direct aux données sources de l’Ademe et de Provence Tourisme, et ne prennent pas en compte les enjeux fondamentaux de dignité des personnes accueilles et accueillante comme ceux du cadre de vie, ils confirment néanmoins que la réduction du tourisme aérien, à lui seul responsable de 40 % des émissions du secteur, et la limitation des escales de croisière, restent les leviers les plus puissants pour respecter l’Accord de Paris. Une stratégie promut par l’Ademe et résumée en dessin par Véronique Ménard (merci!) : A quand un tourisme domestico-européen ?

Cela conforte nos propositions qui visent à renforcer la diversité des hospitalités existantes, globalement plus sobres, plus accessibles et de proximité.

Dessin Véronique Ménard 2026©
Dessin Véronique Ménard 2026©

Sources

Un enquête réalisée par la SCIC Les oiseaux de passage pour le collectif Marseille HospitalitéS

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