Le dimanche 31 mai 2026 au matin nous sommes partis en balade sur les hospitalités musulmanes, une balade contextualisée par Abigail Goff en partenariat avec la coopérative Hôtel du Nord.
L’hospitalité religieuse soulève un ensemble de questions réciproques : comment les communautés religieuses sont-elles accueillies dans les villes, et de quelles manières accueillent-elles à leur tour ? Lorsque Hôtel du Nord et Marseille Hospitalités m’ont fait découvrir cette notion et m’ont offert l’occasion de concevoir une balade urbaine, je me suis intéressée à la manière dont l’hospitalité peut servir de prisme pour comprendre qui est considéré comme hôte et qui comme invité dans la société française. Une balade contextualisée par Abigail Goff en partenariat avec l’Hôtel du Nord


Penser en termes d’hospitalités musulmanes
Notre balade urbaine sur les hospitalités musulmanes à Marseille, organisée dans le cadre du collectif Marseille Hospitalités, proposait d’explorer la ville à travers le prisme des hospitalités musulmanes.
Plutôt que de se demander si Marseille est simplement une « ville accueillante », cette perspective invite à examiner la manière dont l’hospitalité se construit à travers l’espace urbain, les institutions et les pratiques du quotidien.
Penser en termes d’hospitalités musulmanes permet de déplacer le regard : il ne s’agit plus seulement de considérer les musulmans comme les bénéficiaires de l’accueil ou de l’hostilité, mais de s’interroger à la fois sur la manière dont les communautés musulmanes sont reçues, reconnues et rendues visibles dans la ville, et sur la façon dont elles produisent elles-mêmes des formes d’hospitalité à travers leurs activités religieuses, sociales, éducatives et caritatives. Cette approche offre une compréhension plus nuancée de l’hospitalité en montrant qu’elle ne se réduit pas à un simple geste d’accueil, mais constitue une négociation permanente autour de l’appartenance, de la reconnaissance et de la participation à la vie urbaine.


Les participants ont reçu une fiche d’observation les invitant à porter attention aux dimensions sensorielles de la balade. Au fil du parcours, qui traversait d’anciennes friches industrielles, le marché aux puces, des secteurs en pleine transformation urbaine et plusieurs mosquées, sous une forte chaleur estivale, nous avons été amenés à observer les sons, les odeurs, les textures et les rythmes propres à chaque lieu, afin de réfléchir à la manière dont ces conditions matérielles façonnent les expériences de communauté face aux présences et absences patrimoniales.
Le projet de Grande Mosquée de Marseille
Nous avons commencé la visite à l’emplacement où devait être construite la Grande Mosquée de Marseille, un projet qui n’a finalement jamais vu le jour.
Bien qu’une première pierre ait été posée en 2010, le projet a été abandonné après plusieurs décennies de débats politiques, de difficultés de financement et de controverses. Des plans d’architecture, des cartes et des documents d’urbanisme étaient présentés, permettant au groupe de confronter les projets et représentations du passé aux espaces tels qu’ils existent aujourd’hui.


Ce premier arrêt montre qu’une mosquée représente bien davantage qu’un simple lieu de culte. Une mosquée monumentale aurait constitué une reconnaissance architecturale de la présence musulmane à Marseille, en inscrivant celle-ci de manière visible dans le paysage urbain.
Dans le même temps, les débats autour de ce projet reflètent des discussions plus larges sur l’immigration, l’identité nationale et la place de l’islam en France. Historiquement, Marseille s’est longtemps pensée comme une « porte de l’Orient », et les projets de Grande Mosquée contribuaient souvent à représenter les musulmans comme des populations venues d’ailleurs.
Plus récemment, ce projet est devenu le symbole d’une reconnaissance durable de la communauté musulmane comme partie intégrante du tissu social et civique marseillais, même si cette reconnaissance demeure contestée. Le chercheur Vincent Geisser, sociologue spécialiste de l’islam à Marseille, a joué un rôle décisif par ses interventions sur la Grande Mosquée de Marseille et le village kabyle.
Le projet de village kabyle
Notre deuxième étape portait sur le projet de village kabyle imaginé en 1917. Bien qu’il n’ait jamais été réalisé, ce projet révèle la manière dont les autorités coloniales entendaient organiser, loger et mettre en scène les populations nord-africaines au sein de la ville.
Conçu autour d’une mosquée reconstituée et d’une architecture dite « traditionnelle », le village devait servir à la fois d’attraction touristique et de lieu d’habitation pour les travailleurs kabyles. Derrière le discours de la modernisation et de l’hygiène se cachait également une volonté de séparer les travailleurs coloniaux des autres populations, limitant ainsi les possibilités de solidarité et d’organisation politique. Cette histoire montre comment les politiques urbaines peuvent simultanément se présenter comme des dispositifs d’accueil tout en produisant des frontières sociales et des formes inégalitaires.


A la mosquée Mariam
La visite de la mosquée Mariam avec Monsieur Mohsen Ngazou nous a offert une perspective différente, centrée sur la vie quotidienne d’une communauté musulmane contemporaine.
La mosquée est bien davantage qu’un espace de prière. Nous avons visité le collège qui est rattaché, découvert la salle où sont organisés des expositions et des événements culturels, et échangé autour du projet d’agrandissement de la mosquée afin d’accompagner le développement de ses activités. Ces différents espaces montrent que la mosquée constitue à la fois un lieu d’enseignement, un centre culturel et un espace de sociabilité, où les activités éducatives et communautaires s’articulent avec la pratique religieuse.
Au-delà de la question de savoir si Marseille accueille les communautés musulmanes, cette visite a montré comment les communautés musulmanes produisent elles-mêmes des formes d’hospitalité en ouvrant leurs portes à l’éducation, au dialogue et à la vie collective.


À la mosquée El-Islah
À la mosquée El-Islah, située à proximité du Marché aux Puces, nous avons observé comment la vie religieuse est intimement liée au fonctionnement du quartier.
La mosquée occupe une place centrale dans sa communauté, non seulement comme lieu de culte, mais également comme espace d’entraide et d’engagement social. Avec le projet Euroméditerranée, elle sera cependant déplacée et séparée du marché aux Puces afin de devenir le futur Centre culturel et cultuel musulman de Marseille.


Monsieur Azzedine Ainouche de la mosquée nous a expliqué qu’ils se rendent régulièrement jusqu’à Paris afin de collecter des fonds pour financer le nouveau bâtiment, tout en réunissant chaque dimanche près de 1 000 euros grâce aux dons de la communauté au marché aux puces.
L’ouverture du nouveau site est prévue dans environ deux ans. Ce futur équipement offrira de nombreuses possibilités pour développer les activités de la mosquée, tout en suscitant des interrogations sur ce qui sera perdu en quittant son implantation actuelle.
La mosquée propose déjà de nombreux services qui dépassent largement la seule pratique religieuse. Elle met des douches à disposition des personnes dans le besoin, accueille des personnes sans papiers ou en situation de précarité et développe de nombreuses initiatives de dialogue avec le reste de la ville. Nous avons notamment appris qu’elle participe à des événements organisés hors de ses murs, comme une conférence à la bibliothèque de l’Alcazar consacrée à ce que la langue arabe a apporté à la langue française.


Ces initiatives témoignent d’une conception de l’hospitalité qui dépasse largement les murs de la mosquée et qui porte sur les questions culturelles et patrimoniales.
Les échanges ont également porté sur le futur déménagement de la mosquée. Si certains membres de la communauté sont naturellement attachés à son implantation actuelle aux Puces, beaucoup considèrent également ce changement avec optimisme, en soulignant les nouvelles possibilités offertes par des locaux plus ancres. Le projet est ainsi présenté non seulement comme un déplacement, mais comme une opportunité de poursuivre et d’élargir la mission sociale, culturelle et religieuse de la mosquée.
En ce moment, parce qu’el-Islah est une mosquée de passage, il est difficile de poursuivre certains projets. Il y a l’espoir qu’avec un local différent, la mosquée pourra s’engager davantage dans des activités culturelles.
Le nouvel écoquartier des Fabriques
Les dernières étapes de la balade étaient consacrées au projet de renouvellement urbain Euroméditerranée et au nouvel écoquartier des Fabriques.
Présenté comme un modèle de développement urbain durable, ce projet soulève également des questions sur le patrimoine et sur les histoires qui deviennent visibles — ou invisibles — dans la transformation de la ville.
À proximité de l’église copte, nous avons réfléchi à la manière dont les récits officiels mettent en valeur le patrimoine provençal et catholique tout en laissant souvent au second plan la diversité religieuse qui participe pourtant elle aussi à l’histoire de Marseille. Le projet Euroméditerranée invite ainsi à interroger la manière dont les villes construisent une identité méditerranéenne et sélectionnent les mémoires qu’elles choisissent de préserver.


Quand on parle d’hospitalité
Tout au long de la balade, un même constat s’est dégagé : l’hospitalité n’est pas une valeur abstraite, mais une réalité qui prend forme à travers les bâtiments, les quartiers, les institutions et les relations du quotidien.
Les mosquées apparaissent ainsi non seulement comme des lieux de culte, mais aussi comme des écoles, des centres culturels, des associations d’entraide, des lieux de rencontre et des espaces où se construisent de nouvelles formes d’appartenance.
Alors que les débats publics portent souvent sur la manière dont les musulmans sont accueillis en France, ces communautés participent elles-mêmes activement à l’accueil des autres en proposant des activités éducatives, des services sociaux, des actions culturelles et un accompagnement des personnes les plus vulnérables. Dans le même temps, les politiques urbaines — des projets coloniaux jusqu’aux opérations contemporaines de renouvellement — continuent de négocier les formes de visibilité et d’appartenance au sein de la ville.
Quand on parle d’hospitalité, il faut se demander qui a le droit d’accueillir, qui est considéré comme l’hôte et l’invité, et à qui l’on donne l’opportunité d’imaginer le futur de nos espaces urbains.