Devantures d’hôtels meublés à Marseille, Zélie Dareths, 2025

Quels accueils dans les hôtels de préfecture?

Ils passent presque inaperçus. Souvent installés dans des trois fenêtres typiques, les hôtels de préfecture se fondent parmi les immeubles d’habitation. Une façade parfois défraîchie, une entrée discrète, une enseigne minimale, rien qui n’attire l’œil, à rebours des établissements de standing qui bordent la Joliette. Pourtant ces établissements sont nombreux, près de quatre-vingt dans le centre de Marseille, et derrière ces portes se joue une part essentielle de l’histoire migratoire marseillaise et de la gestion de la précarité par les politiques publics.

Les hôtels de préfecture : établissements précaires pour publics précaires

Les hôtels de préfecture ne correspondent à aucune catégorie juridique officielle. Historiquement, ces hôtels dits “de préfecture” étaient placés sous la surveillance du préfet qui contrôlait de près sa clientèle.

Aujourd’hui, la catégorie “hôtel meublé” est préférée pour qualifier ce type d’établissement qui recoupe essentiellement des hôtels non classés, bas de gamme, et indépendants. Ces derniers ne relevant pas de l’hôtellerie touristique, ils sont régulièrement mobilisés par l’État pour de l’hébergement d’urgence.

Devantures d’hôtels meublés à Marseille, Zélie Dareths, 2025
Devantures d’hôtels meublés à Marseille, Zélie Dareths, 2025

Essentiellement situés dans les ruelles du quartier de Belsunce, mais aussi dans les secteurs de l’Opéra, du Chapitre, de Thiers et de Noailles, les hôtels de préfecture sont difficilement dénombrables à première vue.

Nous en avons recensé une quarantaine sur internet. Or, nombreux sont ces établissements à ne pas être référencés en ligne, certains sont même invisibles depuis la rue, d’autres affichent une simple pancarte rudimentaire indiquant “hôtel”, un numéro de téléphone et le prix de la nuitée.

Leur capacité d’accueil varie entre une quinzaine et une vingtaine de chambres réparties sur trois ou quatre étages dans des vieux immeubles.

Quatre-vingt hôtels meublés était encore en activité dans le centre de Marseille en 2016, tandis qu’au début des années 2000 près de 180 hôtels meublés accueillaient une clientèle plus nombreuse qu’aujourd’hui (Baby-Collin et Dahdah 2017).

Le déclin des hôtels de préfecture débute dans les années 80, plusieurs dynamiques concourent à la fragilisation de ce modèle qui, néanmoins, résiste mieux à Marseille qu’ailleurs.

Dans les années 1990, la mise-en-place des Périmètres de Restauration Immobilière dans les 1er et 2ème arrondissements a permis aux pouvoirs publics de mener une politique coercitive à l’égard des hôtels meublés qui ne respectaient pas les normes en matière de sécurité incendie. Les arrêtés de fermeture administrative prononcés à l’égard de ces établissement astreignaient les gérants à réaliser de coûteux travaux, beaucoup de gérants parmi les moins aisés préfèrent alors abandonner leur activité.

Carte groupe étudiant·es IMVT 2026

Ces politiques publiques offensives à l’égard des hôtels de préfecture, souvent perçus comme insalubres et associés aux marchands de sommeil, participèrent à redessiner la répartition de ces hôtels. Si au XIXe siècle, ils étaient très nombreux dans le Panier (Regnard, 2016), aujourd’hui il n’en reste quasiment aucun d’ouvert, tandis que le quartier de Belsunce accueille toujours nombre de ces établissements indissociables de son histoire populaire marqué par les vagues migratoires.

Belsunce : un espace stratégique d’accueil

Quartier de passage et de commerce depuis l’agrandissement du cours au XVIIe siècle, Belsunce relie la Porte d’Aix à la Canebière puis au port. Cette situation stratégique, accentuée par la construction de la gare Saint-Charles au XIXe siècle, a fait de Belsunce un espace de circulation des biens et des personnes depuis près de trois siècles.

Marchés spécialisés, vendeurs ambulants, artisanats divers, services et hébergements y ont longtemps cohabité dans une grande mixité sociale et culturelle.

Tandis que l’économie de l’accueil en constitue le liant, une condition préalable pour un quartier fondé sur les allées et venues des hommes et des marchandises.

Si Marseille est une ville construite par les apports migratoires, c’est à Belsunce que cet héritage – toujours en cours – semble le plus s’exprimer.

Si les lieux d’origine ont changé, les dynamiques demeurent : installation provisoire, ancrage durable, circulations saisonnières, allers-retours transnationaux. À Belsunce, les immigrations ont façonné les sociabilités, les commerces et le paysages urbain. Les hôtels meublés en sont les témoins, aussi bien par leur clientèle que par leurs gérants, souvent d’origine algérienne.

Dans les années 1980, Belsunce devient l’épicentre du commerce dit « à la valise » entre Marseille et l’Algérie.

Ce trabendo, économie en réseaux qui approvisionne un marché algérien en manque de biens de consommation, transforme le quartier en plateforme transnationale.

Jusqu’à 400 commerces et hôtels vivent alors de ce tourisme commercial, attirant des centaines de milliers de visiteurs.

Les hôtels meublés jouent un rôle logistique central : héberger, stocker, mettre en relation. L’hospitalité y est à la fois conviviale et économique, appuyée sur les solidarités diasporiques et les réseaux d’interconnaissance

À partir de 1987, l’instauration du visa pour les Algériens marque une rupture. Les routes commerciales se déplacent vers d’autres villes méditerranéennes et au-delà, et Marseille perd son rôle central dans les échanges avec l’Algérie.

À Belsunce, commerces et hôtels meublés voient alors décliner une clientèle qui faisait vivre l’économie locale.

Photo Mathis Moisy 2026

Un modèle d’hospitalité transformé par l’évolution de sa clientèle

On pourrait être tenté d’en conclure, un peu hâtivement, au déclin inexorable du modèle en raison de la disparition de sa clientèle historique, il n’en reste pas moins que le besoin d’un accueil peu onéreux, pour de courts et de longs séjours demeure.

Si les hôtels de préfecture accueillent les acteurs du trabendo, longtemps, la figure centrale des hôtels de préfecture fut celle du travailleur immigré maghrébin.

Arrivés seuls en France dans les années 1950-1970, souvent algériens, ces travailleurs trouvaient dans ces modestes chambres une solution adaptée à leur condition : loyers faibles, souplesse des séjours, possibilité d’allers-retours réguliers au pays…

Aujourd’hui retraités, ils sont encore nombreux à loger en hôtels meublés, certains occupent la même chambre depuis plus de vingt ans.

Les chibanis constituent une des figures de Belsunce, flânant sur les terrasses des cafés loin de leur famille en Algérie ; certains passent une moitié l’année en France et l’autre en Algérie, de manière à pouvoir toucher leur retraite française.

Écoutez l’histoire de Belsunce, quartier d’exil – Fi khatar / Hommage à /Tribute to Belsunce

Malgré le déclin démographique inexorable de cette clientèle historique, les hôtels meublés ne disparaissent pas, ils se transforment. Certains cherchent à capter une clientèle touristique renouvelée, profitant de la revalorisation de l’image de Marseille depuis 2013 et de sa mise en visibilité internationale.

D’autres s’inscrivent dans des partenariats avec les institutions sociales (Conseil départemental, SIAO 13) et deviennent des maillons du système d’hébergement d’urgence. Ils accueillent alors femmes seules avec enfants, mineurs non accompagnés, personnes en situation d’addiction et demandeurs d’asile.

Les gérants essaient alors – parfois difficilement – de faire cohabiter des profils et des situations diverses, des publics marqués par la précarité et les épreuves personnelles. Le dispositif Premier Lien vers l’Urgence Sociale contribue à orienter vers ces hôtels des exilés récemment arrivés, participant à l’internationalisation des profils hébergés avec l’arrivée de migrants syriens, afghans ou arméniens dans les années 2010.

Visite hôtel de Préfecture. Balade sur les hospitalités marseillaises, novembre 2022. Prosper Wanner

Ces séjours sont souvent marqués par la promiscuité et l’incertitude : les chambres sont exiguës (souvent de 9m2), le manque d’intimité est flagrant (manque d’isolation phonique), parfois les chambres sont insalubres (humidité et puces de lit notamment), le tout vécu dans l’attente d’une réorientation vers un logement plus stable.

Les hôtels meublés pallient souvent l’insuffisance des places en centres d’accueil pour demandeurs d’asile.

Le parc hôtelier du centre-ville est également fortement sollicité après les évacuations massives consécutives au drame de la rue d’Aubagne en 2018.

Des centaines de ménages, déplacés à la suite d’arrêtés de péril, sont hébergés à l’hôtel ou en appart-hôtel, parfois pour des durées prolongées.

Ainsi, la clientèle des hôtels de préfecture s’est profondément recomposée. Du travailleur migrant circulant au public vulnérable orienté par l’action sociale, ces établissements demeurent un carrefour des dynamiques migratoires et un révélateur des fragilités urbaines contemporaines. Leur histoire récente montre moins un effacement qu’une adaptation continue aux transformations sociales de la ville au prix, souvent, d’une précarité accrue pour ceux qu’ils accueillent.

Les hôtels de préfecture : dérives et perspectives  

En 2023, Mordekhai Didi, propriétaire d’une dizaine d’hôtels meublés à Belsunce et dans les alentours, est arrêté pour gestion frauduleuse. Surnommé “le roi des marchands de sommeil marseillais”, il est connu de tous ceux qui opèrent dans l’hébergement d’urgence à Marseille.

Google maps, Belsunce 2026

Ses établissements accueillaient un public très précaire orienté par le SIAO 13 dont il convient de présenter le fonctionnement. 

Le Service Intégré d’Accueil et d’Orientation des Bouches-du-Rhône est un groupement d’associations délégataire de service public qui proposent des solutions d’hébergement d’urgence et accompagnent les personnes sans domicile fixe dans leur insertion.

Dans leur panel de solutions, les hôtels meublés sont centraux. Les séjours et nuitées réservés par le SIAO 13 sont ensuite réglés par l’Etat – via la DDETS, un service rattaché à la préfecture – qui verse chaque année aux hôteliers conventionnés un total qui se chiffre en millions d’euros d’argent public rien qu’à Marseille. 

Pour en revenir au “roi des marchands de sommeil”, les charges retenues contre cet homme, qui se présente avant-tout comme artiste-peintre, sont nombreuses. Pêle-mêle, lui sont reprochés l’insalubrité de ses établissements, l’absence de toute déclaration fiscale, d’avoir corrompu un fonctionnaire, d’avoir hébergé une quinzaine de précaires dans un immeuble sous arrêté de péril, d’employer systématiquement au noir… Mais l’élément central du dossier, qui a réveillé l’Etat et la justice, ce sont les soupçons de surfacturation.

Sur les 7,2 millions d’euros d’argent public perçus par les établissements de Mordekhai Didi, les enquêteurs soupçonnent près de 2 millions d’euros de sur-facturation. Autant d’argent public perdu au bénéfice d’un système opaque, fondé sur la corruption et l’exploitation de la misère, qui aurait pu financer un service public de l’hébergement d’urgence digne et transparent…

Lorsqu’une affaire aussi grave et caricaturale comme celle des hôtels de Mordekhai Didi vient éclabousser aussi bien les services de l’État que les associations de l’action sociale, notre regard se tourne autant vers les responsables qui ont fermé les yeux sur ce système monétisant impunément la misère, qu’en direction de la crise du logement qui touche frontalement les marseillais les plus précaires qui ne peuvent plus assumer le coût d’un logement digne, en raison de l’envolé des loyers et du prix moyen d’une nuitée dans les hôtels touristiques.

Google maps, Belsunce 2026

Les hôtels de préfecture demeurent alors une solution accessible ; une vingtaine d’euros la nuitée contre une moyenne de 110 euros dans le parc d’hôtels classés à Marseille.

Dans le cadre de l’hébergement d’urgence, outre les conditions matérielles souvent dégradées, l’hôtel de préfecture présente d’autres limites structurelles. Ses chambres exiguës – sans possibilité de cuisiner et sans espace commun – mènent souvent à l’isolement, voire à une désocialisation des publics précaires qui y sont logés.

Ce n’est pas un environnement adapté à la réinsertion et au travail social, puis encore moins un espace prompt à l’émancipation des personnes accueillies qui sont constamment tributaires de décisions administratives renouvelées à court terme, dans une incertitude constante quant à leur avenir résidentiel, avec comme horizon quotidien une simple chambre meublée.

Des solutions alternatives émergent, souvent fondées sur une vie plus collective, comme l’Auberge Marseillaise qui accueillent des femmes en grande vulnérabilité et leurs enfants. Mais ces alternatives sont rares et ciblent des publics spécifiques.

Que faire des hôtels de préfecture ?

Une question demeure : que faire des hôtels de préfecture s’ils ne sont pas une solution fiable pour l’hébergement d’urgence? Peut-être faudra-t-il encourager une mutation touristique qui est déjà marginalement en marche, ces hôtels pourraient redevenir une solution peu onéreuse pour des personnes de passage à Marseille : travailleurs, étudiants ou famille en visite ; comme à l’époque du trabendo.

Pour faire advenir cette hospitalité bon marché, il faudra trouver ce fragile  équilibre entre rehaussement des standards de confort et augmentation des tarifs. Dans un contexte où, malgré le bâti dégradé dans lequel sont généralement installés ces établissements, le prix du foncier ne cesse d’augmenter en centre-ville, et les opérations immobilières spéculatives se multiplient.    

Sources

Une enquête de Léila Chappey, Zélie Dareths, Mathis Moisy et Battistu Piette en deuxième année du master Transition et planification à l’IMVT – Institut méditerranéen de la ville et des territoires.

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