Quel accueil dans les toilettes publiques !

« Les toilettes, une question de dignité ! ». Cette phrase résume parfaitement l’enjeu croissant que représentent les sanitaires publics pour les opérateurs et destinations touristiques. Loin d’être anecdotique, cette question s’impose aujourd’hui à trois niveaux essentiels : celui de la dignité humaine par le respect des besoins élémentaires de tous les visiteurs, celui d’une composante discrète mais incontournable de l’hospitalité, et enfin celui d’un service public à part entière (Espace tourisme, 2022).

Des origines antiques aux enjeux contemporains

L’histoire des toilettes publiques remonte à l’Antiquité. L’empereur romain Vespasien avait déjà établi une taxe sur la collecte d’urines, que les foulons – travailleurs du textile – utilisaient pour la teinture. Ces derniers étaient autorisés à installer des récipients dans les rues moyennant le paiement de cet impôt particulier.

Aujourd’hui, l’accès aux toilettes publiques connaît des mutations profondes et préoccupantes : diminution drastique de l’offre, disparition progressive des sanitaires autrefois disponibles dans les parcs et les gares, services payants, automatisation croissante des services accompagnée de la suppression de nombreux postes de « dames pipi » – terme révélateur d’une certaine répartition des rôles sociaux.

Paradoxalement, les besoins ne cessent de croître avec l’augmentation de la mobilité urbaine et le vieillissement de la population. L’association AFA Crohn RCH, qui représente les personnes atteintes de maladies inflammatoires chroniques de l’intestin, a d’ailleurs classé cette problématique parmi ses priorités absolues. Selon une étude de l’Ifop de 2021, 66% des Français jugent l’accès aux toilettes publiques difficile, principalement concernant les femmes et en milieu urbain.

Voie publique – Urinoirs, Émile Hochereau et Émile Dardoize, 1867, lithographie conservée au musée Carnavalet.

Voie publique – Urinoirs, Émile Hochereau et Émile Dardoize, 1867, lithographie conservée au musée Carnavalet. Reproduction Mission patrimoine professionnel de la Ville de Paris.
Voie publique – Urinoirs, Émile Hochereau et Émile Dardoize, 1867, lithographie conservée au musée Carnavalet. Reproduction Mission patrimoine professionnel de la Ville de Paris.

Un public diversifié aux besoins urgents

Des sans-abri aux touristes, en passant par les travailleurs mobiles et les personnes souffrant de pathologies chroniques, des centaines de milliers d’usagers franchissent chaque année les portes des toilettes publiques dans les métropoles. Pourtant, les collectivités locales demeurent très inégalement dotées et peinent encore à prendre ce sujet au sérieux.

L’analyse des lieux d’hygiène publique – bains-douches, sanitaires – révèle les inégalités d’accès selon les situations sociales. Pour les plus précaires, l’accès aux toilettes devient un parcours du combattant : urinoirs de rue, sanisettes payantes, cafés conditionnant l’accès à une consommation, centres d’accueil de jour aux horaires restreints, bibliothèques, musées, hôpitaux, transports publics ou simples interstices urbains.

Ce double mouvement de réduction quantitative de l’offre et de multiplication des obstacles – notamment tarifaires – participe d’une hostilité croissante envers les « indésirables ». Cette stérilisation progressive de l’espace public le rend inhabitable non seulement pour les plus vulnérables, mais également pour l’ensemble des citoyens.

Un droit fondamental reconnu internationalement

En juillet 2010, l’Assemblée générale des Nations Unies a reconnu l’accès à l’eau potable et à l’assainissement comme un « droit fondamental, essentiel à la pleine jouissance de la vie et à l’exercice de tous les droits de l’homme ».

Chaque 19 novembre, l’ONU organise la Journée mondiale des toilettes pour sensibiliser à l’accès universel aux sanitaires et aux enjeux sanitaires et sociaux qui y sont liés. Cette initiative souligne que l’accès aux toilettes constitue une question de dignité, de sécurité, d’égalité et d’écologie.

En France, les tentatives législatives restent timides. La dernière proposition de loi significative remonte à 2016 : elle prévoyait notamment de rendre obligatoire la mise à disposition gratuite de points d’eau et de toilettes publiques pour les communes de plus de 3 500 habitants. Adoptée à l’Assemblée nationale, elle fut finalement rejetée par le Sénat.

En 2014, la campagne #ParlonsToilettes avait marqué les esprits par l’installation d’une cabine de toilettes aux parois transparentes devant le Centre Pompidou à Paris, illustrant de manière saisissante cette problématique d’ordinaire invisible.

Le sociologue Julien Damon, dans son essai sur les commodités urbaines paru en 2023, présente le « droit aux toilettes » comme participant pleinement du « droit à la ville », conjuguant justice spatiale, hospitalité et habitabilité des espaces urbains.

#ParlonsToilettes : Une campagne d’affichage pour briser le tabou

Une diversité culturelle

Une hospitalité qui repose également sur la prise en compte de la diversité des personnes accueillies et de leurs habitudes intimes.

Panneau non genré de toilettes publiques

Des équipements s’adaptent aux diversités culturelles : douchettes indispensables pour les publics du Moyen-Orient, espaces bébé disponibles dans les sanitaires masculins et féminins pour répondre aux attentes des visiteurs …

Au Japon, l’usage des toilettes relève d’un véritable rituel d’hygiène : changement de chaussures avant d’entrer, lavage minutieux des mains, maintien d’une propreté absolue pour l’utilisateur suivant. Ces gestes témoignent d’une culture de l’hygiène collective particulièrement exigeante.

La signalétique des toilettes publiques évolue elle aussi suite aux critiques sur les pictogrammes genrés et stéréotypés à l’entrée qui sont souvent simplistes, voire sexistes.

Des chiffres révélateurs

Les statistiques sont instructives : un touriste se rend aux toilettes 5 à 7 fois par jour en moyenne, chiffre qui tend à augmenter avec le vieillissement des clientèles. On estime qu’un touriste occidental urine toutes les 90 minutes, contre toutes les heures pour un touriste asiatique. Les femmes y passent en moyenne 40% de temps de plus que les hommes.

Malgré ces enjeux, peu de destinations touristiques intègrent réellement les toilettes dans leurs schémas de développement ou leurs programmes d’investissement.

À l’occasion de la Journée mondiale des toilettes, la plateforme toilettespubliques.com publie un classement des villes françaises les mieux équipées.

Les données, issues d’OpenStreetMap, recensent les toilettes sur la voie publique, dans les centres commerciaux, gares, aéroports et établissements publics. L’application mobile associée permet la géolocalisation des sanitaires publics sur l’ensemble du territoire français.

Certaines communes développent des partenariats innovants avec les commerçants pour faciliter l’accès aux toilettes. Bruxelles a ainsi créé le réseau « toilettes accueillantes », permettant un accès libre chez les commerçants partenaires.

Carte toillettespubliques.com 2023

Si les toilettes publiques sont rares, les personnes qui en assurent l’accueil et l’entretien sont souvent invisibles. Quand elles ne sont pas en train de passer la serpillière, de récurer les WC ou de laver les lavabos, les agents de nettoyage ou agents d’entretien sanitaire restent devant les toilettes pour accueillir le public. Une profession qui est majoritairement féminine : sept agents d’entretien sur dix sont des femmes.

La situation marseillaise

En 2023, Marseille occupait la septième place des villes de plus de 200.000 habitants avec 88 toilettes publiques, pour une moyenne nationale de 173 sanitaires par municipalité de cette taille.

Depuis 2020, la cité phocéenne a installé 22 toilettes publiques gratuites dans différents quartiers, avec un objectif de près de 60 équipements déployés en trois phases.

Cette installation s’intègre dans un plan global de requalification des espaces publics, destiné tant aux Marseillais qu’aux visiteurs. L’ensemble des installations respecte les normes d’accessibilité pour les personnes à mobilité réduite.

La majorité de ces toilettes sont ouvertes de 7h à 23h et se situent principalement en centre-ville. Les toilettes sont plus rares au Nord, à l’Est tout comme au Sud de la ville.

L’application « ICI Toilettes » recense à Marseille tous les accès libres aux toilettes des bars, restaurants et magasins, sans obligation d’achat préalable.

Carte des toilettes publiques à Marseille.

Un enjeu aussi environnemental : Depuis 2022, le Parc national des Calanques met des toilettes temporaires à disposition des visiteurs pendant la période estivale, suite au constat alarmant d’un taux élevé de matières fécales dans les eaux de baignade et de la présence d’excréments et de papier toilette sur de nombreux sites du parc.

L’accès aux toilettes publiques dépasse largement la simple question de confort : il s’agit d’un enjeu de société qui questionne notre capacité collective à accueillir dignement tous les usagers de l’espace public, qu’ils soient résidents ou visiteurs.

Sources :

Une enquête menée par Samanta Berardo, sociétaire d’Hôtel du Nord

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