Lituaniens, Polonais, Roumains, Ukrainiens… Ces nationalités apparaissent régulièrement dans les statistiques touristiques marseillaises, toutes saisons confondues : ces visiteurs sont souvent des chauffeurs routiers. Provence Tourisme, dans son rapport 2023, constate que parmi les « touristes » figurent des « transporteurs routiers qui passent la nuit dans le département« . Dix milles camions transitent chaque jour dans les Bouches-du-Rhône.

La présence de chauffeurs routiers de pays de l’Est s’explique par la domination des entreprises de transport notamment lituaniennes sur le marché européen, comme le souligne l’association Road Transport Due Diligence. Dans son rapport de décembre 2023, elle dénonce également le dumping social systémique dans ce secteur.
Le projet de recherche sur « La France Habitée » révèle une présence significative de ressortissants d’Europe de l’Est parmi les 25 premières nationalités présentes en France.
Malgré le besoin des chauffeurs routiers, d’où qu’ils viennent, d’être dignement accueillis, et parfois hébergés, les rapports de fréquentation touristique les ignorent.
Le repos obligatoire
Les conducteurs et conductrices routiers sont soumis à la Réglementation Sociale Européenne qui les oblige à s’arrêter quotidiennement pour leurs coupures réglementaires. Et depuis 2014, la législation française leur interdit de prendre leur repos hebdomadaire de 45 heures dans leur cabine, même aménagée.
L’article 15 de la loi du 10 juillet 2014 visant à lutter contre la concurrence sociale déloyale a créé une contravention de 5ème classe, d’un montant maximum de 1.500€, et de 3.000€ en cas de récidive, réprimant le fait de prendre à bord du véhicule le repos hebdomadaire normal. Tout chauffeur de camion surpris à prendre son temps de repos hebdomadaire normal de 45 heures dans sa cabine, même aménagée, est redevable d’une amende en perception immédiate. Les frais de logement engendrés par cette législation doivent être réglés par l’employeur.
Ces mesures, pensées pour améliorer les conditions de vie des chauffeurs, créent de nouveaux défis en matière d’accueil, particulièrement concernant les « grands routiers » qui effectuent au moins six repos journaliers par mois hors du domicile.
La France compte 300.000 chauffeurs routiers de poids lourds et véhicules légers, âgés en moyenne de 50 à 57 ans et dont un sur dix est une femme. Environs un chauffeur routier français sur cinq travaille à l’international.
Pour autant, les repos obligatoires quotidiens comme hebdomadaires sont peu facilités : les gestionnaires d’autoroutes, les hébergeurs touristiques et les collectivités locales n’ont pas investi dans les services et infrastructures nécessaires pour les recevoir.
Très peu de destinations sont adaptées pour accueillir les conducteurs et conductrices routiers : des places réservées, sécurisées (exigences des compagnies d’assurance) et adaptées aux poids lourds, à proximité des grands axes routiers, un accès à des douches, sanitaires et hébergements, un accueil en plusieurs langues, des services de restauration et des espaces de repos accessibles 24h/24h, une laverie automatique, des espaces de communication : Internet, téléphone, …
Chaque jour, des milliers de poids lourds sillonnent les routes françaises sans savoir où s’arrêter. Les aires d’autoroute saturent rapidement, et beaucoup de chauffeurs routiers se retrouvent contraints de stationner dans des conditions précaires : bas-côtés, entrées d’aires, zones d’activité ou emplacements sauvages.
Le manque d’équipements et de services d’accueil ne leur permet pas d’avoir une période de repos sereine et réparatrice.

Face à ces difficultés, des plateformes comme Trucks’nB – un AirBnB des chauffeurs de poids lourds – facilitent la réservation d’aires de stationnement sécurisées et aident les chauffeurs à trouver un hébergement à proximité de leur camion. L’offre « Day Use » se développe également chez les hébergeurs touristiques : elle permet aux chauffeurs routiers de louer une chambre d’hôtel en journée pour quelques heures seulement.
Marseille : hub logistique, désert d’accueil ?
Marseille est le quatrième hub logistique français grâce à ses liaisons au Rhône par un canal et par voies ferrées et autoroutes aux principaux bassins de consommation italiens, espagnols et français.
Les Bouches-du-Rhône comptent 6 plateformes logistiques spécialisées de plus de 100.000 m2. Le marché d’intérêt national de Marseille est le seul marché de gros intramuros.
Le transit, majoritairement routier, représente 10.000 poids lourds par jour. 4.600 poids lourds empruntent la section finale marseillaise de l’A7 chaque jour selon WikiSara – System for Analysis of Road Accidents -, un wiki spécialisé dans les infrastructures routières.
En termes d’hébergement, la plateforme SoRoomHotel qui récence les hôtels ouverts en journée à la pratique du « Day »Use », propose trois hôtels à Marseille en 2025. L’aire de service du Mât de Ricca aménagée à proximité des terminaux à conteneurs et de la zone logistique Distriport à Port-Saint-Louis-du-Rhône propose 42 places de stationnement sécurisés ainsi que des services d’hygiène et de restauration.

Un impensé collectif
À Marseille comme ailleurs, l’accueil digne des conducteurs et conductrices de poids lourds demeure un angle mort. Gestionnaires de hubs logistiques, d’autoroutes, hébergeurs touristiques et collectivités locales semblent l’avoir négligé. Cette situation soulève une question fondamentale : comment une métropole qui vit du commerce et de la logistique peut-elle négliger l’accueil de ceux qui en sont des acteurs essentiels ?
Sources
- Rapports l’Observatoire Prospectif des métiers et des qualifications dans les Transports et la Logistique
- « Qui habite où ? Le projet La France Habitée ». Population & Avenir, Lévy, J. (2023).
- Provence Tourisme. La fréquentation touristique dans les Bouches-du-Rhône en 2023.
- Ministère de l’Aménagement du territoire : Conditions de prise du repos hebdomadaire normal des conducteurs routiers : le repos en cabine
- Le Monde, 29 juillet 2024 : Comment la petite Lituanie est devenue un géant des transports routiers en Europe
Un enquête réalisée avec la SCIC Les oiseaux de passage.