Le tourisme maghrébin à Marseille reste peu valorisé malgré son importance hier comme aujourd’hui.
D’après les données de l’étude socio-économique du projet “Extension et modernisation du terminal T1” de l’aéroport Marseille-Provence remise en novembre 2019, les visiteurs étrangers les « plus importants » via l’aéroport, en termes d’impact économique sont les visiteurs du Maghreb : Algérie, Maroc et Tunisie.
Les passagers aériens maghrébins de l’aéroport d’Aix-Marseille représentaient en 2017 un visiteur sur six et un quart des retombées économiques totales, soit 123 millions d’euros de dépenses TTC.
Leur durée de séjour et leur niveau de dépense journalière sont supérieurs à la moyenne des autres visiteurs arrivant par l’aéroport.
Les visiteurs algériens, premiers étrangers en nombre d’arrivées, dépensent en moyenne 671 euros TTC par séjour contre, pour les suivants en nombre d’arrivées, 409€ pour le Royaume-Uni (-40%) et 542€ pour les Pays- Bas (-20%).

Si les Algériens représentent alors 10% des visiteurs arrivant à l’aéroport, ils ne représentent plus que 0,8% de la clientèle des hôtels de Marseille, trois fois moins que les Américains à 2,3%.
Dans la dernière édition des chiffres clé de l’observatoire du tourisme de Marseille de 2023, l’Algérie et le Maroc restent dans le top 5 des lignes aériennes les plus empruntées, juste dernière l’Espagne. En 2023, les algériens représentaient 0,6% de la clientèle hôtelier, en baisse de 0,3% par rapport à 2022.

Le Grand port de Marseille propose plusieurs lignes régulières de ferries à destination et en provenance du Magheb (Tunisie, Algérie, Maroc). En 2019, 388.687 passagers sont venus ou partis du port en direction de l’Algérie, soit 12,5 % de son trafic. En 2022, les liaisons ferries vers le Maghreb ont connu la plus forte hausse avec un record de 208.000 voyageurs en 6 mois, soit 38 % de plus qu’en 2019.
Le Trabendo à Marseille : l’âge d’or révolu du commerce à la valise
Marseille connaît bien ce tourisme qui jusque dans les années 80 contribuait à l’économie de plus de 400 commerces et hôtels à Belsunce et attirait jusqu’à 700.000 touristes. Son chiffre d’affaires avait été alors évalué à plusieurs milliards de francs.
« Ce tourisme commercial profitait de la liberté de circulation alors possible entre la France et l’Algérie, et des bases d’interconnaissance et d’appui logistique que constituaient les immigrés établis. C’est d’eux en effet que dépendaient aussi bien le déploiement d’une hospitalité conviviale et commerciale, que les moyens de déjouer les obstacles économiques (comme l’inconvertibilité des monnaies). » Michel Peraldi, 2016
Les origines du « triangle d’or » marseillais
Marseille a longtemps été le cœur névralgique d’un commerce transnational particulier : le trabendo, terme dérivé de l’espagnol contrabando (contrebande), qui désigne un commerce informel de marchandises entre l’Algérie et la France.
L’immigration algérienne à Marseille est plus que centenaire et fut pendant cinquante ans essentiellement kabyle. Jusqu’aux années 1970, les commerçants algériens se cantonnaient au commerce au service de leur propre communauté : hôtels meublés, boucheries halal, friperies, cafés. Une particularité notable était que les Algériens étaient les seuls étrangers autorisés à détenir une licence IV pour vendre de l’alcool après la décolonisation.
Un véritable tournant s’est opéré à la fin des années 1970. L’Algérie, riche de sa rente pétrolière mais dont l’économie planifiée produisait peu de biens de consommation, a vu émerger une classe moyenne en demande de nouveaux produits. Parallèlement, les migrants algériens transitaient en grande partie par Marseille pour leurs retours estivaux au pays. Cette convergence géographique et économique a donné naissance à une « marchandisation des cadeaux » : ce qui était auparavant des présents familiaux devient progressivement un commerce organisé.
L’explosion du commerce à la valise
Dans les années 1980, le quartier Belsunce devient l’épicentre de ce commerce. On compte alors entre 400 et 500 boutiques de Belsunce qui vivent de ce commerce. Le dispositif commercial s’étend rapidement à l’ensemble du Maghreb, alimenté par une offre diversifiée : linge de maison, vaisselle, vêtements, cassettes audio, puis paraboles, tapis synthétiques, hi-fi, électroménager et pièces automobiles.
Ce commerce s’organise autour de commerçants algériens installés, soutenus par des grossistes juifs séfarades également présents à Belsunce. Le succès est tel qu’il attire non plus seulement des migrants de retour, mais des Algériens venant spécifiquement à Marseille pour s’approvisionner. Les flux sont considérables : chaque week-end, par avion et par bateau, des Algériens débarquaient à Marseille pour s’y fournir personnellement ou pour revendre.

La fréquentation aurait atteint 700.000 visiteurs annuel. Une officine mandatée par la Chambre de Commerce a estimé le chiffre d’affaires ainsi généré à plusieurs milliards de francs.
En Algérie, le trabendo – commerce de rue visible qui assure les approvisionnements quotidiens que l’économie bureaucratisée est incapable d’assurer – fournissait près de 80 % des besoins de l’économie vivrière à la fin des années 1980. L’instauration du visa pour les Algériens en 1987 marque un tournant décisif. Les Algériens ont commencé à aller ailleurs, à Alicante, Naples, Istanbul, Dubaï, Damas, et même la Chine aujourd’hui. Marseille a perdu progressivement son monopole sur les échanges avec l’Algérie au profit de nouvelles destinations.
Hier comme aujourd’hui le tourisme maghrébin reste peu documenté et valorisé.
Sources :
- Michel Peraldi (2016), « Le « commerce migratoire » euroméditerranéen » dans « Méditerranée, mer de toutes les crises? », pages 35 à 46, aux Éditions Politique étrangère
- Fatia Nabila Moussaoui (2015). « Le trabendo ou la mondialisation par la marge » dans la revue Politique africaine n°137(1), pages 117 à128.
- Observatoire du tourisme de la Ville de Marseille, Chiffres clé.
- Étude EODD Ingénieurs Conseils “Extension et modernisation du terminal T1”, novembre 2019
- Le Monde, Michel Samson, 10 janvier 2002, Entre Marseille et l’Algérie, l’euro vogue avec le « trabendo »
- Made Mars, 12 juillet 2022, Face aux crises mondiales, le Port de Marseille navigue entre records et fortes baisses