Marseille, terre d’asile? État des lieux catholiques de l’accueil des demandeurs d’exilés
« Et toi, Marseille, assise aux portes de la France, comme pour accueillir ses hôtes dans tes eaux. » Alphonse de Lamartine
En septembre 2023, le pape François choisit Marseille. Non pour une visite d’État, mais pour ce que la ville représente : carrefour des migrations méditerranéennes et symbole vivant de l’hospitalité. Devant un Vélodrome transformé en cathédrale des temps modernes, il prend la parole pour les exilés.
Depuis, les drames migratoires ne se sont pas apaisés. Pire, les trois dernières années ont vu le soutien de l’État aux associations de la société civile se contracter, fragilisant des structures déjà sous tension. Pourtant, la mobilisation perdure.

Parmi ses acteurs, la communauté catholique marseillaise occupe une place singulière, héritière d’une longue tradition d’hospitalité qui ancre le religieux au cœur du social. C’est cet engagement que nous avons voulu documenter.
L’Hospitalité: un impératif sacré dans les religions
Si l’hospitalité est aujourd’hui souvent associée aux règles de politesse ou à l’industrie touristique, elle constitue avant tout, dans l’histoire des religions, un impératif sacré. L’accueil de l’étranger, du pèlerin, de la personne de passage ou du miséreux traverse les textes fondateurs et les pratiques religieuses depuis des siècles.
Les trois religions monothéistes – judaïsme, christianisme et islam – s’accordent sur un point fondamental : l’hôte est une bénédiction, parfois même un envoyé du divin. « Recevoir l’étranger, c’est recevoir Dieu. » Cette idée structure des dispositifs d’hospitalité concrets, pensés pour accueillir les pèlerins, mais aussi les malades, les pauvres et les personnes vulnérables.
Dans l’islam, par exemple, le principe de Ḥusn al-ḍiyāfa (حسن الضيافة) consacre le devoir moral d’accueil de l’hôte, renforcé lorsqu’il s’agit du voyageur (ibn al-sabīl). Dans toutes ces traditions, les lieux de culte ne sont pas seulement des espaces spirituels : ils deviennent aussi des lieux-refuges, pensés pour protéger celles et ceux qui cherchent asile.
Qui sont les personnes en quête de refuge ?
Migrants, exilés, immigrés ou réfugiés : ces termes recouvrent des réalités diverses, mais renvoient toutes à une expérience du déplacement, souvent contrainte, et à un besoin fondamental d’hospitalité – celui de trouver accueil dans des lieux sûrs.
Dans cet article, le terme exilés désigne les personnes venues d’ailleurs pour fuir des conflits, des persécutions, des situations économiques ou politiques critiques, et qui cherchent refuge à Marseille. Cette expérience de l’exil se combine fréquemment à d’autres réalités : absence de logement, précarité administrative, démarches auprès de l’OFPRA, ou encore vie à la rue.
Une hospitalité religieuse institutionnalisée
À Marseille, l’hospitalité envers les personnes exilées est aujourd’hui particulièrement visible dans le cadre de la tradition chrétienne, et plus spécifiquement catholique. De nombreuses initiatives d’accueil et d’aide aux populations réfugiées s’y structurent autour d’acteurs religieux.
Pourquoi cet engagement catholique ? Parce qu’il s’inscrit dans une tradition ancienne, profondément ancrée notamment dans l’histoire européenne et française. Dans le christianisme, l’autre n’est pas accueilli par simple devoir moral : il est spirituellement identifié au Christ lui-même. Cette identification radicale entre l’étranger et le divin a transformé l’accueil en un véritable acte de foi.
Historiquement, l’hospitalité religieuse catholique a constitué l’un des premiers réseaux d’assistance publique, bien avant l’intervention de l’État. Dès le Moyen Âge, les monastères faisaient office de haltes structurantes, offrant gîte et protection aux voyageurs dans une Europe marquée par l’insécurité.
L’Église instaure également le droit d’asile, transformant les lieux de culte en sanctuaires pour les personnes fuyant les persécutions.
De cette organisation naissent les Hôtels-Dieu, dont le plus connu à Marseille est l’actuel Intercontinental. Ces établissements gérés par l’Église n’étaient pas seulement des lieux de prière mais les premiers centres de soins et d’assistance pour les malades. C’est d’ailleurs de cette racine religieuse que proviennent nos mots modernes : hôpital, hôtel et hospice.

Aujourd’hui, cet héritage religieux se réactualise principalement dans l’accueil des personnes exilées. Lors de sa venue à Marseille en 2023, Pape François a rappelé ce devoir millénaire, érigeant l’hospitalité en impératif humanitaire face aux crises migratoires contemporaines. À Marseille, ville-port et ville-refuge, cette hospitalité religieuse continue ainsi de façonner les pratiques d’accueil.
De la “Ville Sanctuaire” au “Réseau Hospitalité”
Ville-port ouverte sur la Méditerranée, Marseille est depuis des siècles un territoire de passage et d’arrivée. Son histoire est jalonnée de mobilités contraintes et de refuges successifs : populations arméniennes au début du XXᵉ siècle, antifascistes italiens et républicains espagnols dans les années 1930, rapatriés d’Algérie en 1962, puis réfugiés d’Asie du Sud-Est à la fin des années 1970.
Des années 1970 à 2015 : la structuration d’une hospitalité moderne
La fin des années 1970 marque un tournant. L’arrivée des réfugiés vietnamiens, laotiens et cambodgiens – les « boat people » – donne naissance à de nouvelles formes d’hospitalité religieuse structurées. C’est dans ce contexte qu’émerge le Jesuit Refugee Service, dont l’action s’inscrit durablement dans le paysage marseillais.
Un second basculement intervient en 2015, au moment de l’arrivée massive de personnes fuyant la Syrie, l’Irak ou l’Afghanistan. L’hospitalité sort alors des cercles militants et ecclésiaux pour se tourner vers des initiatives citoyennes et/ou individuelles. Face aux carences des dispositifs étatiques (manque de places en centres d’accueil, mineurs laissés à la rue), associations et structures religieuses prennent le relais.

La naissance du Réseau Hospitalité
C’est dans ce contexte qu’émerge le Réseau Hospitalité, initialement fondé en 2006 sous le nom de Réseau Sanctuaire.
Cette appellation fait explicitement référence aux Sanctuary Cities anglo-saxonnes, mais aussi à une tradition plus ancienne : celle des lieux sacrés offrant protection et asile.
Le terme hospitalité est choisi car moins connoté religieusement, il témoigne d’une volonté de fédérer largement : acteurs laïcs, militants, citoyens, associations confessionnelles ou non.

Aujourd’hui, le Réseau Hospitalité joue un rôle central dans l’écosystème marseillais de l’accueil et remplit plusieurs rôles:
- Coordination et mutualisation : il agit comme une plateforme commune orientant les personnes vers les structures les plus adaptées, hébergement avec le JRS, accompagnement juridique via la CASAS, ou insertion sociale avec SINGA.
- Plaidoyer et vigilance politique : le réseau interpelle régulièrement la mairie et la préfecture sur les manquements de l’État et défend un accueil digne et inconditionnel.
- Mise en visibilité de l’accueil : organisation d’événements publics (Assises de l’Hospitalité, États généraux) pour sensibiliser, mobiliser et déconstruire les préjugés.
- Élaboration d’outils communs : chartes, guides et protocoles partagés pour sécuriser et harmoniser les pratiques d’accueil.
L’hospitalité religieuse à Marseille aujourd’hui
Du côté catholique, l’Église marseillaise continue de jouer un rôle structurant dans l’accueil des personnes exilées. La Pastorale des Migrants en constitue l’un des piliers : chargée de coordonner les paroisses, elle accompagne les catholiques venus d’ailleurs dans leur installation et leur intégration au sein de la communauté locale.
Mais c’est peut-être l’église Saint-Ferréol, sur le Vieux-Port, qui incarne le mieux ce que certains appellent une hospitalité « radicale« . En 2017, face à des mineurs non accompagnés contraints de dormir dans la rue, l’église ouvre ses portes et se transforme en refuge, à la fois humain et politique.
Si les contraintes administratives et structurelles ont rendu difficile le maintien d’un hébergement permanent, Saint-Ferréol n’a pas pour autant renoncé à son engagement : l’accompagnement éducatif s’y est progressivement installé comme une forme de soutien durable auprès de ces jeunes.

Une cartographie de l’accueil des exilés à Marseille : diversité des acteurs, pluralité des engagements
À Marseille, associations catholiques et protestantes jouent un rôle significatif dans l’accueil des personnes exilées. Ce premier recensement, encore en cours d’élargissement aux autres communautés religieuses, révèle d’emblée la richesse et la complexité du tissu associatif engagé sur ce terrain.

Ce qui frappe en premier lieu, c’est la diversité des échelles d’intervention. Aux côtés de grandes organisations nationales ou internationales telles que le réseau Emmaüs, le Secours Catholique, ou encore La Cimade, coexistent des structures ancrées dans des territoires très précis, comme l’association protestante « Accueil et rencontre », active dans le 15ème arrondissement. Cette pluralité des périmètres d’action témoigne d’une mobilisation qui s’organise aussi bien depuis le global que depuis le local.
La notion même d’accueil se révèle, elle aussi, protéiforme. Plaidoyer, accompagnement juridique et administratif, hébergement, cours de français, dons de vêtements, activités culturelles ou encore structures spécialisées dans l’accueil des femmes : les formes que prend la solidarité sont multiples, reflet d’une réponse qui cherche à couvrir l’ensemble des besoins des personnes accueillies.
Enfin, ce recensement met en lumière une question d’histoire et de filiation. Si certaines de ces structures sont historiquement nées dans un cadre religieux, leur engagement ne s’organise aujourd’hui plus nécessairement autour de valeurs confessionnelles. C’est le cas de Chez Marthe, installée dans un ancien couvent, ou de l’église de la Tour-Sainte, dont les locaux sont désormais désacralisés.
Rencontre avec le Jesuit Refugee Service 13
Située en plein cœur du deuxième arrondissement de Marseille, à proximité de la Joliette, l’antenne des Bouches-du-Rhône du Jesuit Refugee Service (JRS 13) agit au quotidien pour l’accueil des personnes exilées. Nous sommes partis à leur rencontre.
Créé en 1980 par le père Pedro Arrupe, le JRS est d’abord né pour venir en aide aux boat people. Progressivement, ses missions se sont élargies à l’ensemble des réfugiés et exilés. Aujourd’hui, le réseau JRS France compte 35 antennes. Celle des Bouches-du-Rhône rassemble environ 70 bénévoles répartis entre Arles et Marseille. Selon les chiffres communiqués par l’association, 37 000 nuitées à la rue ont ainsi pu être évitées.
Les diasporas accompagnées sont nombreuses, même si une majorité des personnes accueillies sont originaires d’Afghanistan. On retrouve également des personnes albanaises, arméniennes, syriennes, ivoiriennes ou encore sierra-léonaises.
Des programmes adaptés aux besoins spécifiques des exilés
Le programme WELCOME, déployé à l’échelle nationale, constitue le cœur de l’action du JRS. Il vise à organiser un accueil de moyenne durée pour des demandeurs d’asile qui n’ont pas obtenu de place en Centre d’Accueil pour Demandeurs d’Asile CADA. Concrètement, l’association s’appuie sur des familles volontaires, disposant des moyens nécessaires et prêtes à partager leur logement. Cet accueil permet aux personnes exilées de mener leurs démarches administratives dans un cadre plus stable et plus digne.
À cela s’ajoutent des dispositifs spécifiques portés par JRS 13. Les réfugiés vivant hors de Marseille peuvent bénéficier d’une nuitée lorsqu’ils doivent se rendre dans la cité phocéenne pour un rendez-vous administratif. Des accueils d’urgence sont également proposés aux personnes en situation de grande vulnérabilité, comme les mères isolées.
En parallèle, l’association développe des activités ouvertes à toutes et tous, sans condition préalable.
Des cours de français en petits groupes permettent aux exilés de mieux s’approprier la langue, levier essentiel d’intégration mais aussi atout déterminant dans l’instruction d’un dossier.
Des activités culturelles (expositions, soirées cinéma, jeux…) rythment également la vie associative, souvent autour d’un café partagé. Une aide juridique vient compléter cet accompagnement global.

Particularité liée à la nature religieuse de JRS, l’antenne ne perçoit pas de subventions publiques. Les financements reposent sur la redistribution des dons effectués à JRS France, complétés par des donateurs locaux qui soutiennent les activités. Les frais de fonctionnement restent limités, notamment car les locaux sont la propriété de JRS France.
Une dynamique d’accueil en tension
Comme beaucoup d’associations engagées dans l’accueil des personnes réfugiées, JRS 13 fait face à des difficultés de mobilisation bénévole. Aujourd’hui, seules deux personnes sont hébergées en famille, alors même que les activités proposées rassemblent un public nombreux. Cette tension reflète une dynamique plus large, partagée par de nombreuses structures œuvrant dans le champ de l’accueil.
Dans ce contexte, la collaboration apparaît essentielle. JRS 13 travaille étroitement avec d’autres structures religieuses, notamment les Franciscains du boulevard Viollat, et s’inspire également de ce qui a été mis en place à l’église Saint-Ferréol. L’association coopère aussi avec des acteurs non confessionnels comme le Réseau Hospitalité, Singa ou encore l’association El Manba.
Au-delà des partenariats ponctuels, un enjeu majeur pour l’avenir réside dans la mutualisation des efforts : l’idée d’une plateforme commune, permettant de coordonner les accueils entre différentes associations, chacune avec ses spécificités, fait son chemin.
Enfin, ces rencontres ont été l’occasion d’interroger la place de la foi dans l’engagement associatif. Si l’action du JRS se veut ouverte à toutes et tous, la dimension spirituelle demeure pour beaucoup un moteur profond. L’humanisme jésuite, en particulier, irrigue l’engagement des bénévoles, en plaçant la dignité de chaque personne au cœur de l’accueil.
Merci à Mme Granet, membre de JRS 13, avec qui un entretien a été réalisé le 13 février.
Sources
Ouvrages et articles académiques
- Coutel, C. (2018). L’hospitalité chez Louis Massignon. Un pont entre l’Islam et l’humanisme. Humanisme, 319(2), 79-85.
- Monge, C. (2024). Strangers with God. A Theology of Hospitality in the Three Abrahamic Religions. ATF Press.
Articles en ligne
- Le Point — Visite du pape: pourquoi François vient “à Marseille”, “pas en France”?
- Institut Européen en Sciences des Religions — L’hospitalité dans les traditions religieuses https://iefr.hypotheses.org/2592
- UNESCO — L’hospitalité
- Le Pèlerin — Comment se manifeste l’hospitalité dans la tradition chrétienne ?manifeste-l-hospitalite-dans-la-tradition-chretienne-7914
- La Croix — L’hospitalité, valeur universelle de l’humanité
- Centre Justice et Foi — L’hospitalité comme lieu de révélation divine : un regard chrétien
- Aleteia — L’hospitalité entre chrétiens est une vertu œcuménique
Sites consultés:
- La pastorale des Migrants, Diocèse Marseille
- JRS Bouche du Rhône
- Réseau Hospitalité
Une enquête de Jil Barral-Cargnelli, Annabelle Brault, Rafael Camara de Castro, Pablo-May Geneste, Amayelle Pendeoro en deuxième année du master Transition et planification à l’IMVT – Institut méditerranéen de la ville et des territoires.