Quelle hospitalité la ville réserve-t-elle aux artistes ?
Et en retour, quel est l’apport des artistes – par la présence, la transformation, le récit – sur le territoire où ils vivent et travaillent ?
Certes, les problématiques sont très distinctes selon qu’on parle d’arts du spectacle vivant ou d’arts visuels. Cependant, concernant l’hospitalité qu’un territoire offre à ses artistes, il y a des questions qu’il est bon de se poser et qui concernent toutes les disciplines artistiques :
Qu’est-ce qu’une résidence ? À quels besoins répond-elle ? Quelle est la part de désir dans une résidence artistique ?
De quels espaces les artistes ont-ils besoin pour produire leurs œuvres ? Comment y ont-ils accès ? Quelle est leur visibilité dans le voisinage ?
Y a-t-il des besoins spécifiques pour se loger, selon qu’on est danseur·euse, pianiste, trapéziste, comédien·ne, ingé son ou costumier·e ?
Comment se loge-t-on en tournée ? Qui rencontre-t-on ?
Y a-t-il des alternatives aux usages de la profession, notamment ceux détaillés dans les conventions collectives ?
Et que savent les habitant·es permanent·es de tout ça ?
Par une belle soirée de début d’été, nous nous sommes réuni·es à la Combinerie pour croiser nos témoignages et tenter d’éclairer le sujet.
Avec, par ordre de prise de parole :
Julien Carpentier, artiste visuel habitant à Marseille
Maud Orain, directrice de production dans le spectacle vivant
Charlotte Pelouse, directrice adjointe du Couvent Levat
Gilbert et Pascale Ceccaldi, créateurs de Rezo Pro Spe C
Céline Gruyer, collectif Marseille HospitalitéS
Un artiste visuel à Marseille
Où l’on apprend que la Ville de Marseille dispose de 13 ateliers d’artistes, mis à disposition des plasticien·nes sur appel à projet, pour une durée de deux ans (éventuellement prolongeable), assortie d’un accompagnement pour le développement professionnel. Pour un atelier de 160 m2 rue de Lorette, Julien Carpentier, alias Knut Vandekerkhove, paie 350 € par mois.
Mais ce bel espace vierge n’étant assorti d’aucun financement, les artistes vont très souvent s’engager ailleurs, notamment sur des projets participatifs rémunérés. Ces projets pourront se dérouler sur des territoires très variés (hôpital, maison d’arrêt, espace public, centre social…) qui ne sont pas spécifiquement équipés pour y produire de l’art mais offrent la possibilité d’un contact étroit avec une population.
Il s’ensuit un subtil exercice d’équilibriste entre dedans et dehors, travail de recherche à l’atelier et projets de commande.
« Au Panier (ateliers de Lorette) on n’a aucun contact avec les habitants. Mais au centre social Saint Gabriel c’était plein de publics différents. J’ai retrouvé beaucoup plus d’entrain et d’enthousiasme depuis que je travaille dans des lieux plus participatifs. »
Julien Carpentier

Une administratrice de production en Région
Côté spectacle vivant, il faut commencer par rappeler le cadre légal : Artiste interprète = salarié·e.
La convention collective à laquelle se réfèrent toutes les entreprises du spectacle vivant, petites ou grandes, précise dans les moindres détails les conditions de travail, notamment pendant les tournées11.

Mais ça c’est la théorie. Si en 2013 les artistes pouvaient se loger correctement avec le montant de l’indemnité réglementaire, aujourd’hui c’est une toute autre histoire. 74,30 € pour une chambre, à Marseille ? Il faut être créatif et rechercher des solutions alternatives à l’hôtellerie classique (plateformes de LCD, home exchange)… tout en respectant le cadre légal. Sans compter que certains besoins spécifiques (pour les circassien-nes, les musicien-nes…) ne sont pas pris en compte dans ce cadre.
En période de résidence (pendant laquelle les Cies sont accueillies pour répéter, monter leur scénographie ou créer leurs lumières), les artistes préfèrent d’ailleurs très souvent être logés en appartement pour avoir plus d’espace et pouvoir préparer leurs repas, stocker leurs costumes, voire faire garder leurs enfants. Dans ce cas, les théâtres qui les accueillent proposent souvent une indemnité sur la base des frais réels.
Mais la précarité est le lot quotidien de nombreux artistes. Maud cite le cas extrême d’une interprète de cirque qui a lâché son appartement, trop cher : Elle enchaîne les contrats et se loge quelques jours chez des ami·es entre deux tournées. Si la pause se prolonge, alors elle va dormir au Pôle National Cirque de Bourg Saint Andéol (07) !
« Dans toute la ville de Marseille, il n’y a aucun espace Caravanes pour les Cies de cirque. »
Maud Orain

Un lieu de création à la Belle de Mai
Lieu de création, de rencontres et de diffusion, le Couvent Levat est un bel exemple de créativité en termes d’hospitalité, à la fois pour les artistes et les habitant·es du quartier.
Si le jardin est largement ouvert aux voisines et voisins, le bâtiment principal, lui, abrite une quarantaine d’ateliers d’artistes et artisans, loués sur la base de 8,50 € le m2 avec un bail d’un an, renouvelable. Les espaces centraux peuvent accueillir des événements ponctuels et une petite maison sert de logement aux personnes de passage, avec ses 4 chambres à 35 € la nuit. Il arrive que les chambres soient louées par des structures culturelles du quartier, comme par exemple Klap Maison pour la Danse, situé à Saint Mauront.
L’ensemble est mis à disposition par la Ville de Marseille, à charge pour l’association de financer ses activités et… l’entretien des bâtiments, tout en s’ouvrant sur le quartier ! Or les montants des loyers et les recettes de la buvette ne permettent pas de voir bien loin. Il faut donc partir à la recherche de toute subvention possible pour faire vivre le lieu.
« Le bail précaire est renouvelé tous les ans depuis dix ans ans. Si on avait un bail emphytéotique on aurait fait les travaux autrement et développé sur la durée les actions en direction du quartier. »
Charlotte Pelouse

Une ressource professionnelle en ligne
Vous vous souvenez de l’été 2003 ? Les grèves dans le secteur de la culture avaient conduit à l’annulation de nombreux festivals. D’assemblées générales en manifestations, on discutait ferme et ce fut un moment unique d’échange entre tous les acteurs du spectacle vivant. Au moment de rentrer chez soi, quelqu’un a lancé : « Et comment on va se voir maintenant ? ».
Gilbert et Pascale Ceccaldi se sont saisis de l’occasion et dès mars 2004, ils créaient Rezo Pro Spe C : une « communauté de partage de messages » ouverte aux professionnel·les de Marseille et environs. Aujourd’hui hébergé sur Rise Up (la seule plateforme de messagerie n’appartenant pas à un grand groupe ÉtatsUnien), le réseau s’est étoffé, une charte d’utilisation a vu le jour et un système de modération permet la fluidité des échanges entre les 5 700 utilisateurs et utilisatrices.
Et qu’est-ce qu’on échange ? Des offres et recherches d’emploi bien sûr, des coups de main techniques, du matériel, des lieux de répétition, mais surtout… des logements ! Ces recherches de logement qui représentaient 20% des messages en 2020, sont passées à 37% aujourd’hui. Et cela fonctionne : 80% sont fructueuses.
L’analyse de la messagerie fait apparaître qu’il y a de plus en plus d’artistes étrangers qui se connectent, notamment depuis Berlin, tiens tiens. Au point qu’une nouvelle catégorie de message est née : la demande de sous-location d’ateliers d’artistes. Ce qui nous ramène aux problématiques soulevées par Julien en début de rencontre !
Des professionnels de Paris et Lyon ont tenté de créer leur propre réseau sur le modèle marseillais, mais cela n’a pas fonctionné. Une explication est avancée : À Marseille, Rézo ProSpe C a été lancé au lendemain d’une lutte historique, qui a généré un fort sentiment d’appartenance.
« À Marseille plus qu’ailleurs, la vie associative s’organise autour de réseaux de solidarité. De nombreux lieux autogérés sont nés au moment de la disparition des équipements d’éducation populaire, de type Maison pour Tous »
Gilbert Ceccaldi

En deux heures de discussion nous n’aurons évoqué que quelques unes des questions posées, au travers de l’expérience propre de chaque intervenant·e. Mais il existe de très nombreuses initiatives, qu’elles soient institutionnelles ou alternatives, pour que chaque artiste trouve sa place à Marseille. À suivre !
Pour aller plus loin :
Tout sur les Ateliers d’Artistes de la Ville de Marseille : https://www.ateliersvilledemarseille.fr
Tout sur le Couvent Levat : https://le-couvent.org
Tout sur le programme Aller Vers des Théâtres, administré par Maud Orain : https://www.lestheatres.net/fr/ma/6042-aller-vers
Tout (ou presque) sur Rezo Pro Spe C :
La charte https://rezoprospec.over-blog.com/la-charte
Les résultats de la dernière enquête https://rezoprospec.over-blog.com/2026/05/synthese-du-questionnaire-2025-comparatif-avec-les-resultats-du-questionnaire-2021.html
Et, cerise sur le gâteau, le blog de Gilbert Ceccaldi, consacré à l’histoire de la culture à Marseille https://www.une-histoire-de-la-culture-a-marseille.fr/
Photo à la Une : Biennale Internationale des Arts du Cirque, Marseille
Merci à Justine Bonne pour ses notes qui servent de fil rouge à cet article.
- convention collective CCNEACDéplacements, tournées, voyages (extraits) :Les entreprises artistiques et culturelles ont, entre autres missions, celle de se porter à la rencontre des divers milieux de la population. Pour accomplir cette tâche, l’exercice des professions artistiques, techniques et administratives du spectacle vivant nécessite donc des déplacements vers différents lieux de travail qui entrent dans le cadre normal du travail.La tournée est entendue comme un déplacement collectif organisé par l’employeur dans le but de préparer (repérages, répétitions, résidences…) ou donner la représentation d’une oeuvre de l’esprit, mettant le salarié dans l’impossibilité de regagner chaque jour son lieu de domicile.L’indemnité de déplacement représente le remboursement forfaitaire des frais supplémentaires de nourriture et d’hébergement réellement engagés par les membres du personnel artistique, technique et administratif à l’occasion des déplacements imposés par l’exercice de leur profession.A l’occasion de circonstances précises à caractère exceptionnel, il pourra être décidé la disposition du déplacement nourri-logé. Cette disposition devra faire l’objet d’un accord préalable entre la direction et les représentants du personnel lors de l’élaboration du planning de tournée tel que prévu à l’article VIII. 1. 4 de la présente convention. ↩︎
2 commentaires sur “Rencontre # 7 : Faire de la place aux artistes à Marseille”
Je m’interroge sur la faible fréquentation de cette rencontre. Je crains qu’elle soit symptomatique d’une dégradation de la vision portée sur le fait culturel par les politiques qui ne portent plus le sujet dans leur discours ce qui diminue l’intérêt de la population sur une classe d’artistes dont la situation globalement méconnue passe finalement pour une classe de privilégié-e-s. La France s’est démarquée depuis les année soixante par une politique culturelle centrée sur le souci d’excellence et d’accès aux œuvres majeures de l’humanité faisant fi globalement d’une approche culturelle centrée sur les droit culturels qui s’est structurée à la même époque en particulier avec le Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels adopté en 1966 et remis au gout du jour par sur le plan culturel par l’Observation générale No.21: Droit de chacun de participer à la vie culturelle (Article 15, paragraphe 1.a) de 2009 du Comité des droits économiques, sociaux et culturels. Ce schisme Français des année 60 qui a séparé éducation, culture et éducation populaire empêche un changement de paradigme sur l’approche culturelle pour prendre en compte les droits culturels qui sont pourtant maintenant inscrits dans 4 lois, résistance au changement porté par un monde culturel victime de son entre-soi.
Merci pour ce commentaire qui donne envie de poursuivre la réflexion entamée ce soir-là.