Quelles inhospitalités basées sur l’origine?

Le tourisme est souvent perçu comme un secteur d’ouverture et de rencontre. Il est pourtant structuré par des logiques de tri et de discrimination dont certaines sont directement fondées sur l’origine des personnes. Une enquête sur ces discriminations selon l’origine entre frontières administratives et discriminations racistes bien réelles dans les lieux de loisir, y compris à Marseille.

Ce n’est pas un scoop, la discrimination fait partie du modèle économique du tourisme. Il repose largement sur des logiques de discrimination, au sens strict du terme, c’est-à-dire de traitement différencié entre clients. Le yield management, cette technique inventée par l’industrie aérienne qui peut faire varier le prix d’une chambre d’hôtel du simple au triple selon votre profil, la météo ou la concurrence en est l’illustration la plus banale. Trier les clients n’a rien d’exceptionnel dans ce secteur. La question qui se pose alors est : sur quels critères ce tri s’opère-t-il et est-ce hospitalier?

Quand le prix dépend de l’origine du clique

Des sites touristique de réservation ajustent leurs prix selon l’adresse IP de l’internaute, c’est-à-dire selon le pays, voire la ville, depuis laquelle on se connecte. Des études documentent ces pratiques. Disneyland Paris a été épinglé pour avoir maintenu ses tarifs stables pour la clientèle française durant les vacances scolaires italiennes, tout en les faisant grimper pour les internautes se connectant depuis l’Italie.

La Commission européenne elle-même a documenté le phénomène et a adopté, fin 2018, un règlement mettant fin au « géoblocage » injustifié concernant notamment l’hébergement hôtelier. Cette règle ne s’applique qu’au sein de l’UE, c’est à dire qu’un internaute situé hors d’Europe n’est pas protégé. Et les activités comme les festivals ou billetteries restent hors du champ de la protection.

Quand le prix dépend de notre origine

Depuis le 14 janvier 2026, le Louvre fait payer 32 euros aux visiteurs résidant hors de l’Espace économique européen, contre 22 euros pour les autres. Et le gouvernement a annoncé qu’une grille tarifaire différenciée serait progressivement généralisée à l’ensemble des grands opérateurs culturels nationaux comme le château de Versailles, le château de Chambord, l’Opéra Garnier, l’Arc de Triomphe ou la Conciergerie.

Les syndicats du musée y voient une atteinte à l’universalisme de l’institution, quand la Cour des comptes elle-même s’inquiète de la difficulté pratique à appliquer la mesure dans la mesure le tarif le plus élevé s’appliquant par défaut, et in fine ce sont les visiteurs européens qui devront prouver leur résidence.

Ce principe existe déjà dans plusieurs pays, notamment en Asie et aux États-Unis, où de grands sites touristiques appliquent depuis longtemps un tarif « résident » et un tarif « non-résident » nettement plus élevé. A Venise, les résident·es sont exonéré·es du ticket d’entrée dans la ville au même titre que leur famille, que les personnes nées à Venise et, jusqu’à il y a peu, que les résident·es de la Région Veneto.

Ticket d’entrée Venise, contrôleur, 2026
Ticket d’entrée Venise, panneau, 2026

Cette mesure repose sur le présupposé que tout visiteur venu de hors d’Europe aurait, par définition, les moyens de payer plus. Or ce raisonnement ignore une catégorie de public bien réelle, et particulièrement concernée par le cas du Louvre : les touristes africains venus voir, précisément, les objets de leur propre pays exposés dans les collections françaises, souvent des œuvres issues des pillages coloniaux, aujourd’hui au cœur d’un débat international sur la restitution du patrimoine. In fine, le Louvre fait payer plus cher l’accès à ces collections aux visiteurs dont le pays d’origine en a précisément été dépossédé et dont il refuse le retour.

Quand le droit même de voyager dépend de notre origine

L’exemple le plus flagrant, et peu discuté, d’un tri fondé directement sur l’origine des personnes est le visa touristique. Un citoyen français peut voyager sans visa dans plus de 170 pays, soit 87% de la planète. Un ressortissant d’un pays pauvre, lui, n’a souvent accès sans visa essentiellement qu’aux pays voisins, soit un tiers de la planète, parfois moins comme c’est le cas pour les Afghans avec 37 pays et 18% de la planète. C’est une discrimination légale, inscrite dans le droit international : la liberté de circuler pour le plaisir dépend largement du passeport que le hasard de la naissance vous a attribué.

Sénégal. passportindex.org
France. passportindex.org
Afghan. passportindex.org

Les institutions touristiques elles-mêmes participent à ce tri, souvent sans même s’en rendre compte. Leurs campagnes marketing ciblent en priorité les pays à fort pouvoir d’achat. Leurs outils de communication ne sont traduits que dans les langues de ces mêmes pays. Et quand comme à Marseille les premiers touristes internationaux sont algériens pour un quart, ils apparaissent dans les statistiques seulement depuis un an et sont absents des outils de communication et des campagnes markéting.

Quand la discrimination selon l’origine est un délit

Au-delà de ces mécanismes structurels, contestables mais légaux, existent des discriminations bien plus insidieuses : celles qui se jouent à l’accueil, au moment de réserver une chambre, de passer une porte de boîte de nuit ou de poser sa serviette sur une plage.

Depuis 2019, l’association SOS Racisme organise chaque été des opérations de testing pour documenter ces pratiques dans les lieux de loisirs : hébergements, plages, boîtes de nuit, restaurants. Le principe est simple : des groupes de personnes aux profils comparables, mais perçues comme appartenant à des origines différentes, se présentent dans les mêmes établissements pour comparer l’accueil qui leur est réservé, pour ensuite dénoncer et aller en justice en cas de discrimination.

Malgré la régularité de ces campagnes et l’écho médiatique qu’elles obtiennent, le sujet reste étrangement absent des colloques et rencontres professionnelles du tourisme. La recherche académique elle-même s’y intéresse peu.

Une étude menée entre mai et juin 2024 a testé 468 établissements en France dont les hôtels, campings, chambres d’hôtes et annonces Airbnb, pour mesurer les discriminations à l’accès à l’hébergement de loisir. Elle conclut que ce sujet reste largement sous-étudié par le monde académique, alors que les discriminations constatées sont bien réelles, et d’une ampleur importante comme elle l’a documenté.

Selon cette étude, un client d’hôtels, de campings ou de chambres d’hôtes dont le prénom et le nom laisse deviner une origine d’Afrique de l’Ouest voit ses chances d’obtenir une réponse positive chuter de plus de 20 %, par rapport à un client au nom à consonance française. Et cette discrimination est encore plus marquée dans les établissements haut de gamme.

Quand la montagne n’échappe pas à la règle

La randonnée, l’alpinisme, le bivouac se présentent volontiers comme des activités universelles, ouvertes à tous par la seule vertu de l’effort physique et du goût pour la nature. Une enquête de Reporterre montre qu’il n’en est rien : les espaces naturels restent, eux aussi, traversés par le racisme, fait de moqueries et de soupçons plus que d’incidents spectaculaires, mais tout aussi structurant pour celles et ceux qui les vivent.

Nadir Dendoune, devenu en 2008 le premier Maghrébin à atteindre le sommet de l’Everest, a lui-même présenté son ascension comme un acte politique autant que sportif. Une façon de dire, selon ses propres mots, que chacun a sa place partout.

Quand la discrimination est en ligne

Contrairement à d’autres études similaires dans d’autres pays, cette étude nationale n’a pas relevé de discrimination parmi les 78 logements AirBnB qu’elle a testé. En 2014, une étude de la Harvard Business School montrait à qualité de logement égale sur AirBnB, les hôtes non-noirs facturaient environ 12 % de plus que les hôtes noirs pour un bien équivalent à New York. Trois ans plus tard, une seconde étude des mêmes chercheurs a documenté que les demandes avec un prénom à consonance afro-américaine avaient environ 16 % de chances en moins d’être acceptées par les hôtes, à annonce strictement identique.

Airbnb a été amené à progressivement modifié son fonctionnement : adoption d’une politique explicite de non-discrimination dès 2016, masquage de la photo de profil du voyageur jusqu’à ce que la réservation soit confirmée à partir de 2018, et depuis 2020 la plateforme évalue les écarts de traitement perçus selon l’origine des utilisateurs.

Dans son bilan publié en 2022, AIrBnB reconnaissait que les utilisateurs perçus comme noirs continuaient d’essuyer des refus de réservation à un taux significativement plus élevé que les utilisateurs perçus comme blancs.

Quand les discriminations se racontent

Des récits de voyageurs et voyageuses en ligne racontent la réalité de ces chiffres. Un reportage publié par StreetPress a recueilli les témoignages de plusieurs Français·es noir·es sur leurs expériences en voyage : contrôles minutieux du passeport, contrôles au faciès répétés, soupçons systématiques de faux papiers, micro-agressions qui s’accumulent tout au long d’un séjour.

Ce que ces récits ajoutent aux données chiffrées, c’est la dimension cumulative et anticipatoire de la discrimination.

Plusieurs de ces voyPageurs et voyageuses décrivent le réflexe, devenu presque automatique, de se renseigner en amont sur le racisme potentiel d’une destination avant même de réserver un billet. Une charge mentale supplémentaire, invisible dans n’importe quelle statistique de fréquentation touristique, mais bien réelle dans la façon dont ces personnes préparent, vivent et racontent leurs vacances.

Paradoxalement, lorsque le sujet remonte à l’assemblée nationale, c’est pour défendre l’industrie touristique davantage que les personnes victimes de ces discriminations. Un député a interpellé le gouvernement en 2022 sur le fait que ces discriminations raciales lorsqu’elles étaient partagées en vidéo sur les réseaux sociaux nuisaient directement à l’attractivité touristique de la France.

Quand les personnes concernées s’organisent

Quand le secteur ne se saisie par de cet enjeu, ce sont les personnes discriminées elles-mêmes qui reprennent la main pour se protéger en cartographiant et racontant, en amont du voyage, les lieux où elles savent qu’elles seront bien accueillies. Des personnes concernées proposent de cartographier les lieux en fonction de leur accueil et même d’éditer un nouveau Green Book.

Entre 1936 et 1966, aux États-Unis, un postier afro-américain de New York, Victor Hugo Green, publiait chaque année le Negro Motorist Green Book, un guide de voyage recensant, ville par ville, les hôtels, restaurants et garages qui acceptaient de servir une clientèle noire, une ressource vitale à l’époque des « villes au couvre-feu » où s’aventurer après la tombée de la nuit pouvait mettre sa vie en danger. En 1962, deux millions d’exemplaires du Green Book étaient en circulation.

Plusieurs voyageurs et voyageuses racontent et partagent sur leurs blogs leurs expériences et recommandations comme Voyageurs Noirs qui a donné lieu à l’édition d’un ouvrage « être noir et voyager ». Le blog liste d’autres blogueurs et blogueuses à suivre

Quand la discrimination est implicite

Des camping ont interdit l’accès aux caravanes à double essieu, l’équipement typique des gens du voyage, au nom de la nature inondable du terrain, un argument que la Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité (HALDE), ancêtre du Défenseur des droits, a jugé non démontré. Elle a aussi été amené à condamner des campings qui réservaient explicitement l’accès aux « touristes », définis comme les personnes ayant un domicile fixe, excluant de fait les gens du voyage.

Depuis (seulement) 2008, la Loi interdit explicitement toute discrimination, directe ou indirecte, fondée sur l’appartenance réelle ou supposée à une ethnie ou une race dans l’accès aux biens et services. Les gens du voyage, bien qu’ils ne soient pas définis juridiquement par leur origine mais par leur mode de vie, sont reconnus, y compris par le Conseil de l’Europe et l’ONU, comme un groupe dont les différences de traitement renvoient en pratique à une discrimination fondée sur l’origine, du fait de son lien avec la communauté tzigane.

Quand la discrimination, côté coulisses, est invisible

L’industrie touristique repose largement sur une main-d’œuvre précaire et souvent issue de l’immigration, dont la vulnérabilité administrative peut être utilisée, plus ou moins consciemment, comme un levier de pression.

Depuis les années 1960-1970, le nettoyage des chambres, autrefois assuré par du personnel employé en direct, est massivement confié à des sociétés de sous-traitance, un mouvement qui permet aux groupes hôteliers de reporter sur un tiers la gestion des pics et des creux d’activité et donc de proposer, presque exclusivement, des contrats à temps partiel.

Des chercheuses en sociologie du travail qui ont enquêté dans des hôtels indépendants comme dans des chaînes, sur toute la gamme d’étoiles, ont montré que les femmes racisées, et en particulier les femmes noires, se concentrent très majoritairement dans ces entreprises sous-traitantes, plutôt que dans les hôtels qui emploient leur personnel de ménage en direct, avec des atteintes à la santé physique et psychique qui varient elles aussi selon l’origine perçue.

Les discrimination dans le tourisme ne se jouent pas seulement à la réception ou à l’entrée des boîtes de nuit mais aussi dans les chambres qu’on nettoie pour que d’autres en profitent.

Quand Marseille n’est pas épargnée

Cet été 2026, SOS Racisme a mené une nouvelle vague de testing dans plusieurs villes du sud de la France dont Montpellier, Palavas-les-Flots, La Grande-Motte, Marseille, Aix-en-Provence, Nice et Antibes. Des plages privées et plusieurs établissements de nuit ont ainsi été testé. Dans plus d’un cas sur six une discrimination a été constatée sur les plages, et dans près d’une boîtes de nuit sur trois.

À Marseille précisément, un des établissements de nuit testés a refusé l’entrée aux groupes perçus comme noirs et arabes, sous prétexte qu’ils n’étaient « pas habitués », pendant que le groupe perçu comme blanc, lui, entrait sans problème. Un testing mené par la même association en 2022 à Marseille avait déjà mis en lumière des situations comparables. Ces délits ont donné lieur à des actions en justice de la part de SOS racisme. Un délit qui s’avère ni nouveau, ni isolé.

À Marseille, en juin et juillet 2024, les femmes de chambre d’un hôtel quatre étoiles du Vieux-Port, le Radisson Blu, ont mené cinquante jours de grève pour réclamer, entre autres, une prime estivale, un treizième mois et la fin d’une clause de mobilité qui permettait de les envoyer sans préavis dans un autre établissement. Employées par une société sous-traitante, plusieurs d’entre elles sont cap-verdiennes, malgaches ou comoriennes. L’une des déléguées du personnel évoquait la peur qu’ont certaines collègues de perdre leur emploi, et avec lui leur carte de séjour, si elles se plaignaient trop.

A quand un tourisme pour toutes et tous ?

Avant même de se heurter à un refus discriminatoire à l’entrée d’une boîte de nuit ou d’un hôtel, 40 % des Français·es ne partent pas en vacances pour des raisons d’abord économiques qui recoupent largement les mêmes inégalités sociales dont sont aussi victimes les ménages issus de l’immigration.

Le « droit aux vacances pour tous », souvent invoqué comme un horizon collectif, se heurte à deux barrières distinctes qui se cumulent parfois pour les mêmes personnes : ne pas avoir les moyens de partir, et se voir ensuite refuser l’accès sur place. Une politique de l’hospitalité qui ne s’attaquerait qu’à une partie du problème ne résoudrait qu’une partie d’un problème bien plus vaste.

C’est un sujet de recherche encore trop marginal, avec un cadre légal qui existe sur le papier mais reste peu appliqué et c’est justement pour ça qu’il mérite d’être documenté, discuté, et mis à l’agenda des politiques touristiques, à Marseille comme ailleurs.

Sources

Une enquête réalisée avec la SCIC Les oiseaux de passage.

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