C’était l’été 1986.
Fraîchement diplômé d’un BTS Maintenance industrielle obtenu au lycée technique Louis Pasquet à Arles, je passais un été serein, persuadé qu’il me serait possible de trouver plus facilement un travail avec ce diplôme en poche. Les différents stages en entreprise m’avaient ouvert les yeux sur le monde du travail et je compris qu’avec un BTS, je n’allais pas accéder au statut social qui me permettrait d’avoir de l’autonomie, une forme de liberté et des pouvoirs de décision. J’avais vu trop souvent mes parents souffrir de l’emprise d’un patronat toujours plus exigeant envers ses ouvriers pour le bon fonctionnement de l’entreprise.
Les contraintes se succédaient et mes parents n’avaient plus que le travail en tête. Ces ouvriers paysans croulaient sous le poids des heures, des charges de travail physique et leur dévouement n’offrait pas, à mes yeux et non aux leurs, de réelles possibilités de liberté. Ils subissaient sans se plaindre, sans montrer les moindres signes de faiblesse et de fatigue. Ces taiseux m’enseignaient le goût du travail, celui de l’effort et du peu, eux-mêmes sachant se contenter de peu. Ces sacrifices, transmis sur plusieurs générations, appartenaient à une catégorie sociale que j’aspirais à rejoindre mais, qu’au fond, je souhaitais dépasser.
Je décidais donc de ne pas m’en satisfaire. Le statut d’ingénieur offrait toutes les garanties que j’espérais. Il me fallait l’atteindre. Mais entrer dans une école d’ingénieur requérait des connaissances en mathématiques et en physique que je n’avais pas. J’allais devoir continuer mes études à l’université et tout y apprendre.
Nous étions deux à avoir fait ce choix. Avec mon camarade de BTS, nous étions convenus de faire ce chemin ensemble et de nous soutenir dans les difficultés et les adversités. Nous nous sommes inscrits à la fac Saint-Jérôme, dans les quartiers nord de Marseille. Notre BTS nous permettait de bénéficier d’une équivalence de la 1re année, nous allions faire banquette directement en 2e année de DEUG Math-Physique. Nous avons également fait la demande tardive d’une chambre universitaire que nous avons obtenue en liste d’attente. Il fallait donc trouver de quoi se loger en attendant la libération d’une chambre dans cette cité proche de l’université.
Nous avions repéré l’auberge de jeunesse de Bois Luzy, seule alternative à notre désespoir de se loger pas cher. Il était impossible de réserver et les chambres s’obtenaient directement sur place. En dehors des vacances scolaires, il y avait de la place, nous disait-on. Après une première journée hallucinante dans le grand amphithéâtre de la faculté et des premiers cours incompréhensibles, nous sommes arrivés à l’auberge avec ma voiture, la mine déconfite et le moral au ras des pâquerettes. De la place, il y en avait. Nous nous sommes installés, l’un à côté de l’autre, à deux doigts de nous tenir la main, dans les lits du bas d’une immense chambre-dortoir meublée essentiellement de lits individuels superposés. Nous avons passé la soirée avec les quelques personnes présentes à l’auberge, harassés par une journée qui avait débuté par notre départ matinal d’Arles et s’était étirée par le charabia des cours, entre physique quantique et mathématique des profondeurs…
Nous étions noyés dans l’incertitude, les promesses lointaines de rêves que l’on trouvait désormais inabordables. Pourtant nous nous sommes accrochés, passant nos journées en apnée dans cette fac de ville bien trop grande pour des jeunes venus de la campagne voisine, si éloignée de ces nouvelles préoccupations. Et les nuits, de plus en plus longues en avançant dans la saison d’automne, nous offraient nos seuls répits, et nous permettaient de reprendre souffle dans cette auberge tantôt fantomatique tantôt surchargée de voyageurs, en balade, en vacances. Nous avons commencé à trouver timidement notre rythme, nos chemins nous emmenaient toujours vers l’inconnu le jour et nous ramenaient vers les effluves des chaussettes des randonneurs la nuit.
Certains soirs, dans un dortoir complet, notre repos salutaire était bouleversé par des ronflements atypiques, nous nous relayions pour siffler afin d’atténuer le vacarme incessant. Sur cinquante dormeurs, quarante-neuf n’avaient pas fermé l’œil de la nuit, un seul se réveillait, satisfait d’une nuit complète et reposante. Un mois s’écoula dans cette alternance de trop de monde et de trop de solitude, de trop-plein de désespoir et de trop de vide de nos vies ébranlées. Jusqu’au jour où nous sommes allés, près de Bois Luzy, sur un terrain d’entraînement de foot en terre battue, regarder les jeunes footballeurs courir après un ballon rond. Mon camarade s’est alors pendu à la barre transversale d’un petit but de demi-terrain placé sur le côté. Dans son élan, ses mains ont ripé et il a culbuté de tout son corps sur son bras droit. Nous sommes rentrés à l’auberge, par bonheur déserte, et nous nous sommes couchés.
Nous avons essayé de dormir, en vain, lui gémissant toute la nuit, moi le soutenant tant bien que mal, et geignant aussi par manque de sommeil. Le lendemain matin, je l’accompagnais non pas à l’Hôpital Nord pour une radiographie, mais à la gare Saint-Charles où il allait prendre un train, retrouver du lien et du soin auprès de sa famille. Ils s’attendaient avec impatience. C’en était fini de ses études universitaires, ambitions déchues, rêves inabordables… Il rentrait enfin chez lui, le bras en écharpe, le moral en berne, et me laissait seul. Seul pendant presque deux mois à attendre une chambre en cité U, à essayer de comprendre des cours dispensés dans une langue scientifique étrangère et à rentrer seul à Bois Luzy, avec pour seule connaissance les gardiens du matin et ceux du soir, et pour seul ami mon polochon en plume rayé de gris.
Une nuit de novembre, j’eus tellement froid que je pris tous les polochons sur les lits vides, non pour leur faire la causette, mais pour me couvrir de cette dizaine d’oreillers aux formes molles. Mes polochons et moi, nous approchions peu à peu de l’hiver et, après plusieurs visites insistantes à la direction du CROUS à la fac Saint-Charles, j’obtenais enfin une chambre en cité U pour moi tout seul. Je laissais mes amis polochons, et nous nous sommes quittés sans verser de larmes, les miennes avaient déjà été absorbées par leur tissu.
Bois Luzy aura été tout à la fois l’auberge du doute, de la motivation, de la grande solitude, du partage, …, où tous les sentiments se sont mêlés au charme du lieu, entre les ressorts grinçants du lit occupé à l’étage du dessus et les petits matins de ciel pur à voir au loin la ville s’éveiller depuis les fenêtres du dortoir. Je téléphonais plusieurs fois à mon ami d’Arles, et peu à peu, le temps nous a éloigné. J’emménageais dans ma chambre à la cité U, et à ma grande surprise, passant la porte et regardant par la fenêtre, je découvrais un lac à l’arrière du bâtiment.
Je rencontrais certains étudiants de la résidence et ces nouvelles amitiés me soutenaient et m’aidaient à obtenir mon diplôme au bout de deux ans et demi. Plus tard, j’allais découvrir la photographie et décider d’en faire mon métier, toujours pour plus d’autonomie et de liberté. J’ai quitté le monde scientifique, mais tous ces efforts n’ont pas été vains. Même si mes chemins de vie m’ont conduit vers d’autres destinées, je garde le souvenir ému et une tendresse particulière pour cette auberge qui a su m’accueillir, avec mon ami d’Arles, et réchauffer mon âme grâce à la compagnie des polochons de l’hospitalité.
Par Franck Pourcel, Marseille, le 10 mars 2025
