Rencontre #6 : Nos jours heureux… pour qui ? Le tourisme social en débat

Lundi 18 mai 2026 la sixième soirée sur les hospitalités marseillaises à La Combinerie a porté l’accessibilité des vacances et aux offres de tourisme social à Marseille.

Alors que nous fêtons les 90 ans des congés payés, saviez-vous que Marseille a été la “Mecque des colonies de vacances” ? Que la ville comptait 350 emplacements de camping dans les années 1990. Et aujourd’hui, qui peut venir en vacances à Marseille ? Quelles sont les offres de tourisme social : campings, villages-vacances, centres de vacances, auberges de jeunesse ? Où sont-elles référencées ? Quels sont les projets naissants pour rendre les séjours accessibles à toustes?

Une soirée avec Charlotte Noblet de l’auberge de jeunesse QG Marseille dans le 15me à Marseille et Prosper Wanner de la SCIC Hôtel du Nord, racontée à travers les notes de Justine Bonne de La Combinerie et le récit dessiné de Giulia David.

Nous avons commencé par un QUIZZ pour tester nos connaissances sur le tourisme social à partir des enquêtes de Marseille HospitalitéS.

Dessin Giulia David 2026
Dessin Giulia David 2026

Le tourisme social en France : une histoire de droits, de patrimoine perdu et de résistances

Des vacances encore inaccessibles pour 4 Français sur 10

En France, 40 % des habitants ne partent pas en vacances, c’est à dire hors de leur domicile au moins quatre nuits consécutives. Si le manque de moyens financiers constitue le premier obstacle, ce chiffre ne se réduit pas à une question de pouvoir d’achat : des freins culturels jouent également un rôle déterminant. Des associations comme Vacances et Famille le documentent et l’accompagnent, en identifiant d’autres obstacles souvent invisibilisés : le handicap, les contraintes liées à la garde des enfants, ou encore l’isolement des femmes. Dans certains centres sociaux, un travail spécifique est mené pour permettre aux femmes de partir au moins une nuit, pour certaines, ce sera la première fois depuis qu’elles sont devenues mères.

Ces réalités rappellent que le droit aux vacances n’est pas acquis une fois pour toutes. Il se construit, se défend, et peut se perdre.

QG Marseille

Du droit aux vacances aux aides au départ : un glissement silencieux

Pendant des décennies, le tourisme social a reposé sur un modèle concret : des lieux d’accueil collectifs acquis et gérés par des municipalités, des comités d’entreprise, des associations : centres de vacances, villages, colonies. À Marseille, par exemple, la mairie disposait d’un centre de vacances à Buoux capables d’accueillir jusqu’à mille enfants à l’année. Ces lieux incarnaient une politique de l’accueil, fondée sur l’accès direct et collectif au départ : une politique publique qualifiée « d’aide à la pierre« .

Ce modèle a progressivement cédé la place dans les années 80 à une politique publique qualifiée « d’aide au départ » : chèques-vacances, aides comité d’entreprise, VACAF. Or, ce glissement a produit un paradoxe révélateur : le premier bénéficiaire des aides au départ en France n’est autre qu’Eurodisney. Le tourisme social, pensé comme émancipation collective, s’est en partie transformé en simple pouvoir d’achat.

Les villes et comités d’entreprise ont dans le même temps massivement vendu leur patrimoine vacancier. Ce que les générations précédentes avaient construit ensemble a été dispersé, parfois à des opérateurs privés, parfois simplement abandonné.

À titre d’exemple peu connu, la SNCF propose encore un dispositif issu de cette époque : le « billet populaire de congés annuel« , appelé aussi « billet Léo Lagrange« , offrant une réduction annuelle de 25 % sur un aller-retour par personne pour les travailleurs lors de leurs congés payés pour un trajet de plus de 200 km. Un vestige discret d’une époque où l’accès à la mobilité se pensait comme un droit social.

Le tourisme social, plus qu’un synonyme de « vacances pour tous »

Le tourisme social est un concept plus large que la seule question des vacances populaires. Il intègre les départs organisés par les comités d’entreprise, les séjours en villages vacances d’entreprises – EDF, GDF, La Poste avaient les leurs – et porte une attention explicite aux emplois générés et aux retombées économiques locales. Ces villages vacances créaient aussi quelque chose de moins quantifiable : de la mixité sociale et un imaginaire partagé. Partir au même endroit que ses collègues, raconter les mêmes lieux, construire une mémoire commune des vacances, autant de dimensions d’une sociabilité de classe aujourd’hui largement effondrée.

La durée moyenne d’un séjour en colonie de vacances illustre à elle seule l’ampleur du recul : elle est aujourd’hui de 9 jours par an, contre 30 jours il y a quelques décennies. Une réduction qui ne dit pas seulement quelque chose sur les budgets, mais sur la place accordée à l’enfance, au collectif, et à l’éloignement comme expérience formatrice.

Les auberges de jeunesse : une charte universelle sous pression

Les auberges de jeunesse constituent un autre pilier historique du tourisme social. En France, le mouvement se structure après la Seconde Guerre mondiale, dans le prolongement d’une idée née en Allemagne vers 1912 : un instituteur avait imaginé faire voyager ses élèves, inventer une pédagogie de la mobilité. Deux fédérations coexistent depuis lors : la FUAJ (Fédération Unie des Auberges de Jeunesse), fondée en 1956, laïque et affiliée au réseau international Hostelling International ; et la Ligue des auberges de jeunesse, d’inspiration catholique.

La FUAJ s’est dotée d’une charte d’accueil inconditionnelle, l’écologie y entre dans les années 1990, et les auberges de jeunesse sont les seules structures habilitées à accueillir des mineurs dès 16 ans avec simple autorisation parentale. La carte d’adhérent, longtemps obligatoire, ne l’est plus.

À Marseille, trois auberges opèrent sous l’égide de la FUAJ :

  • L’auberge de jeunesse de Bois Luzy : bâtiment propriété de la commune, 5 salarié·es de la FUAJ, capacité de 100 personnes ;
  • Le QG Marseille : bâtiment issu du secteur privé, géré par une entreprise, capacité de 15 personnes, avec seulement 14 % de touristes parmi les hébergés — les autres étant majoritairement des travailleurs en mobilité.
  • L’auberge de jeunesse de Cassis située dans le Parc national des Calanques aec une capacité d’accueil de 58 lits.

Concernant l’hospitalité, une auberge de jeunesse n’est pas un logement stable. L’accueil y est temporaire, et il est essentiel que les personnes en recherche d’un toit durable ne s’y installent pas dans l’illusion d’une solution pérenne.

Sur les quelque 80 auberges du réseau FUAJ en France, seules 6 appartiennent à la fédération elle-même. Le reste repose sur des montages variés : mise à disposition de locaux municipaux, affiliation. L’évolution des politiques de tourisme social a conduit en 2026 à une liquidation judiciaire de la FUAJ, dont les conséquences pour les trois auberges marseillaises restent à mesurer.

Visite croisée colonie vacances Léo Lagrange Vacances au Frioul, Dessin Mathilde Haegel 2025
Carte postale, Colonie de vacances de la Ville de Marseille, Buoux

Vers un renouveau du tourisme de proximité ?

La tendance au tourisme de proximité, accélérée notamment par les crises sanitaire et environnementale, semble à nouveau favoriser des politiques locales et nationales en faveur du tourisme social, avec l’ambition de faire partir ces 40 % de Français qui restent chaque année sans partir en vacances. Sans oublier qu’en général les français·es partent de moins en moins souvent et de moins en moins longtemps avec des tarifs touristiques (hébergements, restauration, activités) qui augmentent depuis 20 ans deux fois plus vite que l’inflation.

On observe par ailleurs ce que certains acteurs du secteur décrivent, sans en faire une démonstration scientifique, mais comme un ressenti partagé, comme une transmission inter générationnelle de l’esprit « colonie de vacances » : des pratiques, des valeurs, une certaine façon d’habiter temporairement un lieu en commun qui se transmettent, parfois malgré tout.

Marseille vue de l’intérieur : le regard des hébergés

Les auberges marseillaises sont aussi des lieux d’observation de la ville et de ses représentations. Les personnes qui y séjournent arrivent souvent avec la peur que les médias nationaux ont installée en elles. Celles qui ne suivent pas l’actualité française arrivent sans appréhension particulière et repartent souvent impressionnées par le tissu associatif local, sa densité, sa vitalité.

La question des déchets revient fréquemment dans les conversations, parfois accompagnée d’une prise de conscience : des trentenaires venus de Nantes confient avoir laissé des mégots et s’être affranchis du paiement des transports, tout en s’excusant : «on ne s’est pas comporté ici comme on se serait comporté chez nous ».

Sources

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